Extraction de sable : une activité appelée à disparaître


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L'Express: 20 decembre 2000

Bien que programmée depuis longtemps déjà, l'interdiction, l'année prochaine, d'extraire du sable de nos lagons, semble prendre de court les opérateurs de ce secteur. Pourtant, le gouvernement, dès 1989, a enclenché des mesures allant dans le sens d'une protection accrue de nos écosystèmes marins, menacés par la surexploitation de nos lagons.

800 000 tonnes de sable corallien sont extraites de nos lagons annuellement. Chaque coup de pelle est un coup porté à notre écosystème marin.

D’un geste vigoureux, Jean-José prend une pelletée de sable qui se trouve dans sa pirogue et la lance sur le débarcadère. Chacun de ses mouvements laisse échapper un léger crissement. C'est le sel sur sa peau brunie. "Mo l'âge-là, ki lott travail ou croire mo pou kapav faire ?" lâche-t-il, essoufflé, après l'effort.

Jean-José fait difficilement ses 48 ans. Surtout avec ses cheveux que la mer et le soleil ont blondi. Pourtant cet habitant de Roches-Noires, père de cinq enfants, compte plus de 20 ans de métier dans l'extraction du sable. "Trois de mes enfants travaillent également dans ce secteur", ajoute-t-il, indifférent au bruit infernal de la pelleteuse qui s'active à remplir de sable un camion.

Comme Jean-José, ils sont un millier de travailleurs qui semblent ignorer qu'à partir de l'année prochaine l'extraction du sable du lagon sera interdite sur tout le territoire mauricien. "Cela fait un bout de temps qu'on entend dire que l'extraction de sable sera interdite. Mais nous n'en savons pas plus", avoue Omduth Pohoroo. Depuis une quinzaine d'années, ce père de quatre enfants gagne sa vie en allant extraire le sable corallien. Même parcours pour Clément Anthony, qui est dans le métier depuis 25 ans. "Pa kapav arrête nu coume sa, sans narien. Couma nou pou vive ?" s'inquiète-t-il. Joël Henri, lui, s'interroge sur la possibilité d'une indemnité pour compenser leur éventuelle perte d'emploi.

Dégâts irréversibles

Alors que l'extraction du sable est pour certains, à l’instar de Jean-José, leur seule source de revenu, d'autres font à côté des petits boulots, comme Omduth, qui est jardinier. "Mé li pa suffisant pour gagne la vie", reconnaît-il. L'interdiction prochaine d'extraire le sable du lagon semble prendre tout le monde de court. Surtout dans les régions de l'Est qui sont principalement concernées par cette activité. Pourtant, cette décision ne date pas d’hier.

Le sable corallien est un matériau traditionnellement utilisé dans la construction à Maurice. Il a connu une montée spectaculaire vers la fin des années 80 quand le secteur de la construction a pris de l’essor. De 1989 à 1991, le nombre de sociétés coopératives engagées dans l'extraction du sable est passé de cinq à une vingtaine, alors que le nombre de bateaux a atteint les 225. Depuis, ces chiffres n’ont cessé de croître.

Actuellement, le secteur compte 25 sociétés coopératives qui totalisent quelque 332 membres. Le nombre total de bateaux engagés par ces sociétés se chiffrent à 310. Environ 1 034 travailleurs sont engagés dans ce secteur. 800 000 tonnes de sable corallien sont extraites de nos lagons annuellement.

Quand on sait qu'un mètre carré de corail ne produit que quatre à cinq grammes de sable corallien par an, on ne s'étonnera pas des dégâts que cause l'extraction de 800 000 tonnes de sable à nos lagons. D'ailleurs, une étude effectuée en 1991 a démontré que nos lagons ne produisent que 7,2 tonnes de sable par an. Ce qui fait que notre consommation annuelle de sable corallien dépasse largement la capacité de nos coraux à produire du sable.

L'extraction de sable affecte doublement notre écosystème marin. D’abord, elle dégrade nos bancs d'algues et détruit ensuite nos récifs coralliens. Les bancs d'algues stabilisent non seulement les sédiments mais servent également d'habitat à divers types de poissons.

Quant aux récifs coralliens, ils servent de barrières contre l'assaut des vagues du large et d’habitat aux organismes marins. Ils aident également à la formation de sable et de plages. La destruction des récifs coralliens entraînent à la longue l’érosion des plages. D'où des mesures de réhabilitation entreprises ces jours-ci par le ministère de l'Environnement : des gabions sont installés un peu partout pour prevenir l'érosion.

L'extraction de sable corallien augmente également la turbidité du lagon, ce qui a pour effet de diminuer la pénétration de la lumière. Résultat, les algues se meurent. Pas moins de sept études ont jusqu'ici démontré les effets néfastes de l'extraction du sable corallien sur l'écosystème marin, dont la dernière, une étude technique du ministère de la Pêche, en août 1996.

Implications socio-économiques

Dès 1989, le gouvernement a pris des mesures pour limiter l'extraction de sable aux seules sociétés coopératives dûment enregistrées. En mars 1996, un autre comité ministériel recommande la phasing out de l'extraction de sable corallien en 2001. Un an plus tard, la Removal of Sand Act de 1975 est amendée pour limiter l'extraction de sable corallien à seulement certains endroits spécifiques. De plus, l'amende pour extraction illégale est rendue plus sévère : elle passe à Rs 50 000.

 

En avril 1998, la Government Notice n°19 restreint l'extraction de sable à quatre endroits : Grand-Gaube, Roches-Noires, Grande-Rivière-Sud-Est et Mahébourg. Non seulement une taxe de Rs 15 par tonne de sable extrait est imposée, mais la durée du permis d'extraction est ramenée à trois mois seulement. En outre, le quota de sable pouvant être extrait par bateau par jour est ramené de 10 à sept tonnes. Parallèlement, le ministère des Infrastructures publiques précise désormais dans les contrats qu'il alloue que le sable de roche (rock-sand) doit être utilisé au lieu du sable corallien.

"On peut difficilement plaider l’ignorance pour ce qui est de l'interdiction graduelle de l'extraction de sable de nos lagons", observe pour sa part le nouveau ministre du Logement et des Terres, M. Mukeshwar Choonee. Il a ajouté que le gouvernement envisage de considérer, dans le dialogue, une formule de compensation aux travailleurs qui seront affectés par cette interdiction. "Nous sommes ouverts au dialogue, mais la priorité des priorités c'est la préservation de notre écosystème marin eu égard à sa contribution à notre industrie touristique et à son importance dans les activités de loisirs des Mauriciens", souligne M. Choonee.

En octobre dernier, en réponse à une question parlementaire du député Arvind Boolell, le ministre Choonee avait déclaré : "My ministry, in collaboration with technicians from other ministries, is studying the socio-economic implications of over exploitation of our sea beds by the people concerned and in the process this Government will see to it that they are protected from any undue hardship."

Si Jean-José et ses camarades ne semblent pas mesurer l'ampleur des dégâts causés par le travail qui leur permet de vivre, les autres opérateurs en sont pleinement conscients. A l’instar de Caliaduth Luchmun, plus connu sous le nom de Mason, président de La Pointe Sand Carrier Marketing Co-operative Society, au Camp des Pêcheurs, à Grande-Rivière-Sud-Est, qui se définit comme un "zenfan lamer". "Si pa arrête tire disab, Maurice pou bien blessé", soutient-il.

MATÉRIAUX

Le rock-sand, une alternative
au sable corallien

Depuis un certain temps, le rock-sand se pose en alternative au sable corallien. Certains ouvriers qui rechignaient à utiliser ce nouveau matériau commencent à le faire. Le rock-sand s'adapte de plus en plus à de multiples usages. C'est ainsi que la United Basalt Products Ltd propose depuis quelques années déjà deux types de rock-sand : le rock-sand spécial béton et le rock-sand special crépi. Le premier se vend à Rs 288 la tonne hors TVA, alors que le second est à Rs 343 la tonne, toujours ex-TVA.