Sous l'île Maurice, un patrimoine énorme et malmené


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A l'initiative du ministre de l'Environnement et de la qualité de la vie, M. Rajesh Bhagwan, le Conseil des ministres a pris connaissance, il y a deux semaines, d'un intéressant et volumineux rapport sur l'état des caves et cavernes (tubes de lave) de l'île Maurice et leur potentiel d'exploitation à des fins culturelles, récréatives et touristiques. Après cinq mois de recherches sur le terrain, l'auteur de ce rapport, M. Gregory Middleton, un spéléologue australien membre de la Société spéléologique de Sydney qui compte trente années d'expérience dans le domaine de l'exploration et de la conservation de l'environnement, a recensé à l'île Maurice un peu plus de deux cents-neuf (209) entrées de caves, cavernes et autres cavités.

Le rapport Middleton (Conservation and management of the caves of Mauritius (including Rodrigues) suggère au gouvernement la création d'un Plaine des Roches Lava Caves National Park, celle d'un Rodrigues Karst National Park, la réhabilitation, en priorité, de la fameuse Caverne Patate (à Rodrigues) qui doit être nettoyée et éclairée et un plan de gestion et de conservation approprié à être dégagé entre l'Etat, les individus et les propriétés sucrières qui possèdent certaines cavernes au potentiel récréatif valable. Il y a sous l'île Maurice un patrimoine culturel, scientifique et historique énorme et qui est malmené…

Gregory Middleton affirme que la longueur totale de caves et de cavernes explorées à ce jour à Maurice dépasse 16.5 kilomètres. La plus longue caverne, selon ses recherches, est bien Caverne Patate, à Rodrigues, qui atteint 1 040 mètres. À l'opposé, une cave qui se trouve dans la chaîne de montagnes de Moka ne mesure que 4,2 mètres et pourrait bien être la plus petite du pays. Selon le spéléologue, la plupart des cavernes sont endommagées par des vandales, des voleurs de nids d'hirondelles (la bave de ses oiseaux entre dans certains mets chinois qui se vendent très chers dans les restaurants), par la pollution (on y dépose des ordures industrielles) quand elles ne sont pas induement clôturées au détriment de leur faune naturelle (hirondelles et chauves-souris) ou interdites d'accès égoïstement.

L'origine des caves

Il existe deux principaux types de caves à Maurice : les caves de formation calcaire (dite Karst), et les caves formées par les coulées de lave après les éruptions volcaniques. La différence entre ces deux types de caves est que celui de formation calcaire, c'est-à-dire causée par l'interaction graduelle entre l'eau de pluie acidifiée et les plantes en décomposition qui pénètre dans le sol et les roches à travers des crevasses, a un processus de formation très lent qui prend de milliers et mêmes des millions d'années. L'écoulement de l'eau au goutte à goutte et son accumulation au sol donnent alors naissance aux fameuses stalagtites et stalagmites qui sont généralement d'une grande beauté. La Caverne Patate, sur la côte sud-ouest de Rodrigues ainsi que certaines caves de La Prairie et Treize Cantons, dans le sud et le sud-est de Maurice en sont des exemples. Par contre, les caves de lave sont, elles, le fait de petites explosions du flot de la matière incandescente provenant des volcans dans sa descente vers la mer. A Maurice, la formation ces caves et cavernes, qu'on appelle aussi boyaux de lave, remonterait aux environs de 25 000 ans selon les calculs scientifiques de Prem Saddul qui a fait des recherches en géomorphologie.

On retrouve également, selon le rapport Middleton, des caves formées par l'érosion sur les côtes. Ces caves d'origine marine, sont souvent inondées par les marées et n'ont pas été complètement visitées, sauf par le spéléologue français François Billon et ses camarades du Club Spéléo Nivernibou-Decize qui étaient descendus dans la cavité dite Galaxie, à Trou-d'eau Douce en 1991.

Des valeurs sous-estimées

Selon Gregory Middleton, les caves et les cavernes de Maurice et de Rodrigues peuvent être catégorisées selon leurs utilités culturelles, scientifiques et récréatives. Or, a-t-il constaté, les ressources naturelles irremplaçables, mais limités de ces caves et cavernes ne semblent pas êtres appréciés à leur juste valeur par une large majorité de la population. Certaines caves ont été bouchées afin d'obtenir quelques mètres carrés supplémentaires pour y cultiver de la canne à sucre tandis que d'autres servent de dépotoirs pour ordures domestiques et industrielles. Des gens y brûlent des pneus usés endommageant ainsi les caves et tuant les animaux qui s'y abritent. D'autres encore y introduisent des torches enflammées pour y cueillir des nids d'hirondelles, des œufs et détruire des oisillons.

Des traces de caches d'esclaves à Trois Cavernes

Selon Gregory Middleton, la première référence à une cave en terre mauricienne dans l'Histoire du pays pourrait bien être celle de Bernardin de St. Pierre, l'auteur du célèbre roman Paul et Virginie, dans une lettre qu'il avait écrite le 15 août 1769, et qui fut publiée en 1773. Bernardin de St. Pierre y décrivait une tube de lave à Petite Rivière, dans le district de Rivière-Noire. La première illustration de cette même cave, plus précisément de son entrée, fut réalisée par Sainson en 1826, mais publiée deux années plus tard. Toujours selon Gregory Middleton, un des aspects historiques les plus intéressants en ce qui a trait à l'utilisation faites des caves mauriciennes restes, à ce jour, les traces de bivouacs (sleeping spaces) laissées par des esclaves marrons dans la troisième cave de Trois Cavernes, toujours à Rivière-Noire, vers 1770 et qui furent relevées dans les écrits du célèbre explorateur anglais Matthew Flinders en 1814. Middleton affirme que deux cents-dix ans après ces traces de marronnage existent encore et confie un statut historique spécial à cette date aux Trois Cavernes.

L'utilisation religieuse des caves et magie noire

Beaucoup de Mauriciens qui ont osé les explorer jusqu'au bout en bravant les superstitions qui y sont souvent attachées le savaient déjà, mais le rapport Middleton le confirme, il y a également deux sortes d'utilisation religieuses qui est faite des caves et des cavernes. D'abord l'utilisation religieuse est officielle dans le cas d'une cave de Palma (à Rivière Noire) dont l'entrée a été complètement scellée par l'érection d'un autel du temple de la localité. Il en était de même dans le cas d'une chambre souterraine de la Caverne de Trois Bras où un Kalimaye avait été érigé. Il y a vingt-ans, les dévots qui y faisait leur prière avaient décidé d'en rouvrir l'entrée.

D'autre part, il y a de fortes suggestions qu'au moins deux cavernes, parmi les plus attrayantes d'ailleurs, en l'occurrence celle de Camp Thorel et celle de Petite-Rivière, serviraient de lieu de rite de magie noire. Des autels de fortune s'y trouvent. l'équipe de François Billon y avait mêmes relevé certains signes cabalistiques.

Le rapport Middleton constate, avec regret, qu'à l'exception de Caverne Tatate, aucun effort a été fait pour installer des notes explicatives à l'entrée des cavernes et des caves pour retracer leur histoire et mettre en exergue leur valeur naturelle, ou géologique. Or, selon Middleton, quelques-unes des caves et des cavernes peuvent effectivement constituer un patrimoine désertique d'une rare beauté scénique qui serait d'un apport indéniable au tourisme et à l'écotourisme. Seuls en profiteraient à ce jour quelques rares groupes de jeunes tentés par l'aventure.

Gregory Middleton plaide en conclusion pour une politique bien définie de la par de l'Etat en faveur de la conservation, de l'éducation communautaire pour que les Mauriciens et les touristes n'endommagent pas ce patrimoine conséquent. L'auteur du rapport suggère l'adoption d'une Cave Protection Act calquée sur la Federal Cave Ressources Protection Act de 1988 des Etats-Unis, laquelle non-seulement protège caves et cavernes contre la pollution, mais sanctionne également et lourdement toute personne qui serait pris en train d'y enlever le moindre morceau de roche ou de stalagtites… Le rapport préconise la création de parcs nationaux de caves et de cavernes dans toute la région de Plaine Corail à Rodrigues et à plaine des Roches à Maurice. Dans ce domaine, ces endroits recèlent, en fait, de véritables trésors scientifiques souterrains.

Middleton est personnellement en faveur de la mise sur pied d'une agence de conservation officielle des caves et des cavernes. Mais, dans le cas où une telle agence gênerait les propriétaires individuels, le spéléologue penche en faveur d'un contrat de management commun qui, au moins, ferait obligation à ces propriétaires de veiller à ce que leurs caves et cavernes ne soit pas détruites et soit soumises à certaines mesures de protection de la part de l'Etat.

Le ministre Bhagwan déclare avoir pris bonne note et qu'il instituera une coordination entre son ministère et ceux du tourisme, des administrations régionales, de l'agriculture, des terres et du logement dans le but de mettre, aussi rapide que possible, les recommandations du rapport.


Quand un australien devance les Français…
The Conservation and management of the caves of Mauritius (including
Rodrigues) Project report a été rédigé, dans le plus grand secrêt, entre juillet et décembre 1998 par Gregory Middleton, assisté par Jörg Hauchler, après que l'attention des autorités mauriciennes eut été attirée, par d'autres, sur le potentiel écotouristique, scientifique et historique énormes que représentent les caves et les cavernes.
Le spéléologue australien, qui avait travaillé comme Project manager sur le projet du Parc national des Gorges de la Rivière-Noire parle avec autorité, certes, sur le sujet, mais, il est évident qu'il a mis à profit intégration au sein du Spéléo-Club de l'Océan indien, lancé en 1992 par le Mauricien Clément Moutou, et d'une quelconque complicité au ministère de l'Environnement pour devancer une équipes de spéléologues français.
En effet, comme en témoigne un reportage que Week - End avait publié le dimanche 5 mai 1991 sous le titre "Dans les entrailles de l'île Maurice", une équipe de spéléologues de l'Association Nizernenibou (France) menée par François et C. Billon, P. Chojnacki et G. Rousseau avait débuté un important travail dans ce domaine. L'année suivante, ces spéléologues français avaient fait don d'un livre sur les cavernes de l'île Maurice au ministère de l'environnement alors que M. Bashir Khodabux était ministre dans le but de l'intéresser à une étude plus poussée. On retrouve d'ailleurs quatre cartes topographiques de cette équipe française, parmi la vingtaine d'autres, qui illustrent le rapport de Middleton… L'équipe de François Billon avait chargé le Spéléo-Club de l'Océan indien de la mission de soumettre une demande officielle au ministère pour que la tâche de répertorier et de dresser la topographie des caves, cavernes et cavités de l'île Maurice lui soit confiée, avec à la clé la formation gratuite de jeunes spéléologues locaux. Le ministre Khodabux, qui avait reçu le livre en mains propres l'avait remis entre celles de son haut officier, M. Kallee. Toutefois, il avait choisi de faire la sourde oreille à la sollicitation des Français et de mettre sur pied un Cave Committee présidé par M. Raj Rada. Le travail de ce fameux comité n'a, semble-t-il, pas été convaincant puisque, huit années après, Gregory Middleton a retrouvé les cavernes dans un état encore plus déplorable que ne l'avait relevé la bande à François Billon.
En conséquence, on peut conclure que l'île Maurice a perdu près de dix ans pendant que son patrimoine se détériorait. Il serait très vraiment intéressant que le ministre Rajesh Bhagwan enquête afin de savoir comment l'Australien Middleton a réussi à court-circuiter M. François Billon ? Qui a recommandé ses services et, surtout, combien son rapport a coûté à l'Etat Mauricien alors que les spéléologues Français avaient eux suggéré que l'assistance du Fonds de coopération du gouvernement Français soit sollicitée. D'autant que Billon et autres offraient de former, à peu de frais, des Mauriciens à la spéléologie, qui est une activité qui nécessite quand même une certaine expertise en raison des dangers qu'elle comporte…
 
 
22 avril 2001
Le Week End