Une Question d'énergie: Quelles options énergetiques pour Maurice d'ici 2020?


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Si nul ne pourrait nier l'importance du débat qu'ont animé messieurs Bizlall et Desvaux, par journaux interposés, Il s'agit néanmoins d'élargir le champ de la réflexion en ce qui concerne les enjeux portant sur l'énergie. Cet article ne vise nullement a émettre quelque avis sur les contrats passés entre le guvernement, la CEB et les fournisseurs d'énergie privés, mais plutôt de comprendre dans un premier temps le cadre idéologique et économique permettant aux autorités de considérer de tels contrats, pour ensuite émettre une opinion sur les facteurs qui joueront un rôle majeur sur la politique énergétique de Maurice d'içi 2020.

Depuis la chute du mur de Berlin, le libéralisme économique a repris du poil de la bête, et s'est graduellement et insidieusement insinuée dans les esprits, et surtout chez les décideurs, la croyance que seul le privé a les moyens, les connaissances et les compétences pour mêner à bien des projets d'investissements majeurs. Que les gouvernements sont des monstres de gaspillages, d'inéfficiences, d'incompétences, incapables de trouver et gèrer les ressources financières. Et rien, malgré les scandales financiers agitant les secteurs privés d'içi et d'ailleurs, n'entame la croyance quasi-religieuse que le privé représente l'efficacité et l'efficience. A cela s'ajoute que le privé s'accommode de plus en plus mal des vélléités des autorités à vouloir régulariser le commerce et de l'investissement ; que l'Etat adopte une attitude de laisser-aller, que le marché décide de tout, partout et pour toujours.

Ce contexte politique compris, il est clair que la privatisation de la CEB est inéluctable, comme furent les privatisations de la Mauritius Telecom, de la State Commercial Bank et de la Poste tout récemment. La CEB deviendra une entité privée avec comme actionnaire majoritaire le Gouvernement lui-même dans un premier temps ; et le reste sera revendu au privé, d'içi ou d'ailleurs. Ce n'est qu'une question de temps. A la CEB de distribuer l'énergie électrique à travers le pays, à d'autres compagnies de produire l'énergie qui sera revendue à la CEB. Un à un, tous les avoirs productifs de l'Etat passeront au privé. Jusqu'au jour où il n'y aura plus rien à privatiser, jusqu'au jour où l'Etat se trouvera dépourvu de toute pertinence économique, de toute importance, de toute influence sur l'économie nationale, désormais le jouet exclusif du privé. Etonnant, n'est-ce pas qu'un pays démocratique décide que le Gouvernement, élu par la majorité, ne devrait plus s'occuper d'économie ?

Mais revenons à l'énergie et à la CEB. On nous informe que le pays devra investir Rs 10 milliards d'içi 2010 pour faire face la croissance dans la demande ; ainsi le "Peak Demand", selon M. Desvaux qui cite le rapport de BP Power, augmenterait de 224 MW d'içi 2010. En 2000, le "Peak Demand" fut de 284 MW, il fut de 297 MW en 2001 (Central Statistical Office, Digest of Energy Statistics, 2001). Supposons que l'augmentation de 224 MW se situe par rapport au "Peak Demand" de 2000 ; nous arrivons à un "Peak Demand" en 2010 de 500 MW, soit une augmentation de 75% (Il est à noter que toutes les projections jusqu'a 2010 ont été arrondis à la baisse). Notre consommation annuelle d'électricité s'élevait en 2001 à 1467 GWh. Si le "Peak Demand" passerait à 500 MW en 2010, cela corresponderait à une consommation annuelle de 2500 GWh (soit une augmentation de 70% par rapport à 2001).

Pareille augmentation va de pair avec une augmentation du produit interieur brut qui, à son tour passerait de Rs 60,716 Millions (En roupies constante de 1990, Central Statistical Office) à Rs 90,000 Millions, soit une augmentation de 50% pour la même période.

Ces projections d'içi 2010 ne sont possibles qu'en acceptant que la croissance de 1992 à 2001 en consommation électrique et la croissance de l'activité économique (qui vont de pair) vont se poursuivre de manière identique, c.a.d. linéaire, d'içi 2010. Doit-on en conclure que notre consommation électrique augmentera de 75% en 2020, par rapport à 2010? Tout ceci est-il bien raisonnable? Qui va consommer une telle quantité d'électricité içi? L'économie mauricienne va-t-elle poursuivre sa marche vers encore plus de richesse avec la même régularité des années passées? Autant de questions fondamentales sur notre devenir à tous.

Examinons de plus près les gros consommateurs d'électricité à Maurice. Ainsi les trois secteurs d'activités principaux responsables de cette augmentation en consommation des dix dernières années sont l'industrie manufacturière, l'usage domestique et le secteur commercial. L'industrie manufacturière, dominée par le secteur textile, a connu une ascension fulgurante depuis bientôt 20 ans grâce aux accords ACP-CEE et à l'existence de l'Accord multi-fibre. Avantages bientôt caducs avec la libéralisation continuelle et acceleré de l'économie mondiale. La compétition féroce que cette libéralisation engendre peut en fait entraîner une réduction des exportations textiles mauriciennes vers l'Europe ou vers les Etats-Unis suite à une perte de certains marchés et une délocalisation accrue vers des pays à bas salaires. A cela s'ajoute la récession mondiale, et peu d'espoir de relance immédiate. Si la zone franche ne mourra pas d'içi 2010, elle subira fort probablement une contraction de ses effectifs et de sa production, d'où une réduction ou stagnation éventuelle de sa consommation électrique.

La consommation électrique domestique a également considérablement augmenté car depuis plus de 15 ans, les ménages se sont équipés en divers appareils électro-ménagers. Maintenant que la majorité des ménages ont télévisions, réfrigérateurs, douches électriques, devons-nous tabler sur une augmentation linéaire de la consommation électrique des ménages? Cette consommation ne va-t-elle pas fléchir par saturation des biens d'équipements domestiques?

Le secteur commercial a également connu une poussée dans sa consommation électrique ces dernières années, vue l'augmentation des petits commerces, hyper-marchés, hôtels et autres galeries marchandes. Mais va-t-on construire autant de nouveaux magasins, hotels et hyper-marchés que de part le passé? Ne va-t-on pas également vers une saturation dans ce secteur? Certes, l'émergence de cyber-cités, 'd'integrated resort schemes' verra une croissance dans la consommation électrique, mais de combien? Autant de questions qui méritent réponse avant que l'on ne s'engage dans une frénesie, une boulimie, même, de construction de centrales électriques qui se révèleront peut-être inutiles.

D'autres facteurs risquent fort de changer toute la donne énergetique de la planète, et donc de Maurice, d'içi 2020. La croissance économique du monde moderne durant le siècle fut bâtie sur la consommation d'énergies fossiles bon marché telles que charbon, pétrole et gaz. Cette consommation s'est accélerée après la Seconde Guerre Mondiale, durant la reconstruction de l'Europe, du Japon et de l'Union Soviétique.

Un demi-siècle plus tard, l'économie mondiale est toute aussi dépendante d'énergie fossile ; toute croissance n'est envisageable qu'avec un approvisionnement croissant, sûr et bon marché de charbon, pétrole et gaz.

Ces sources ne sont pas éternelles, elles sont, par excellence, des énergies non-renouvelables avec un stock limité et décroissant. De par la prépondérance du pétrole qui compose 40% de l'énergie vendue mondialement et 90% de l'énergie utilisée pour le transport, toute contrainte dans l'approvisionnement pétrole a des conséquences économiques dramatiques. Nous pouvons donc limiter la discussion qui suit au pétrole seulement.

Un nombre croissant de géologues et de physiciens sont arrivés à la conclusion que d'içi 2010 (ou 2015 au plus tard), l'extraction mondiale et annuelle du brut pétrolier conventionel atteindra son maximum géologiquement possible. Actuellement l'extraction annuelle de brut se situe autour de 27 milliards de barils et pourrait augmenter jusqu'a 32 milliards de barils au grand maximum, accompagné d'investissements colossaux. Cette extraction mondiale devrait plafonner pendant quelques années, avant de subir une baisse annuelle de 3 à 5 %, jusqu'a extinction de l'industrie pétroliere dans un avenir lointain. Ainsi, on a calculé que depuis le début de l'ére pétroliére (vers 1850) le volume de brut conventionel extractible se situerait autour de 2000 milliards de barils (Ce volume extractible étant limité par des facteurs géologiques et non technologiques). La consommation de pétrole brut durant le XX éme siècle se chiffrant autour de 900 milliards de barils, reste donc 1100 milliards. Si cela parait beaucoup, ce qui compte en fait est que l'extraction annuelle de brut ne peut pas augmenter indéfiniment et que la capacité d'extraction de l'industrie dans son ensemble est limitée maintenant par des facteurs géologiques et non plus par des facteurs d'ordre purement commercial, financier ou technologique. Ce plafonnement dans la production de brut pétrolifère mondiale conventionnel, suivi d'un lent déclin, sera un événement capital du XXIème siècle car la croissance économique tant souhaité par tous est étroitement liée à une croissance dans la consommation de pétrole brut. Le lien étroit entre consommation pétrolière et croissance économique n'est pas prêt d'être rompu ni même de se relâcher d'içi peu car les alternatives au pétrole ne sont pas prêtes pour prendre le relais et assurer une transition harmonieuse et sans problème à l'économie capitaliste, planétaire et globalisée, et ceci pour deux raisons : l'imminence du plafonnement et du déclin dans la production de pétrole (2010-2015) et le temps minimum nécessaire pour effectuer cette transition énergétique, diversement estimé à environs 20 ans.

L'extraordinaire dépendance du monde moderne sur un approvisionnement bon marché et sûr de pétrole garantit qu'une fois le plafond de production pétrole atteint et dépassée par la demande, les prix monteront, ralentissant l'économie, et ainsi faisant chuter la demande ; les prix baisseront, relançant la demande qui à chaque fois se heurtera au plafond de production physiquement possible qui lui, entretemps, baissera d'année en année. Dans de telles conditions, qui peut oser parler de croissance économique continue pour les prochaines années ? Tant que l'extrême dépendence sur le pétrole continuera dans un contexte de raréfaction de l'offre, l'économie capitaliste globalisée risque d'être malmenée et la croissance tant souhaitée de fondre comme neige au soleil.

N'est-t-il pas vital que Maurice, dès maintenant, décide de sa destinée énergétique et se lance dans un programme de conservation d'énergie, et surtout de développer les énergies alternatives, telles que le solaire, l'éolienne, la biomass, la géothermie? Une petite note, la bagasse ne peut-être considérée comme une énergie entièrement renouvelable, car pour tout kilowatt-heure d'énergie électrique produit à partir de celle-çi, combien de pétrole n'a-t-il pas fallu pour planter, cultiver, récolter et transporter les cinq millions et demie de tonnes de cannes à sucre usinées à Maurice? Nous pouvons estimer qu'entre 10% et 20% de chaque kilowatt-heure d'électricité produit à partir de la bagasse provient indirectement du pétrole.

La donne énergétique mondiale est en train de changer, ce qui aura des répercussions très importantes à tous les niveaux de toutes sociétés dont le bien-être, l'économie et donc la paix sociale reposent sur l'accès à une énergie bon marché et régulière telle que le pétrole.

Notes: La discussion s'est limitée au brut conventionel qui comprend 85% de la production totale de pétrole. Les 15% restants proviennent de sources pétrolifères non-conventionelles, telles que sables bitumeux ou de sources très difficiles d'accès situées aux pôles par exemple ou sous les grandes profondeurs de l'océan. S'il existe de vastes réserves de sables bitumeux au Canada et au Venezuela, l'extraction de pétrole de telles sources est techniquement contraignante, énergetiquement moins rentable, et très polluante ; il est aussi pratiquement impossible d'en produire en quantité suffisante pour pallier à la chute programmée de la production de brut conventionel. Quand au gaz, les dernières projections de géologues prévoient un plafonnement à la production mondiale en 2020 suivi d'un déclin assez rapide. Les réserves en charbon sont vastes mais c'est une énergie relativement polluante qui ne peut se substituer completement au pétrole.

Karim Jaufeerally

Institute for Environmental and Legal Studies

 

References

Le lecteur pourra poursuivre ses propres recherches sur le pétrole et l'énergie sur les sites internet suivants www.dieoff.com, www.peakoil.net, www.hubbertpeak.com, www.oildepletion.org, http://www.globalpublicmedia.com/ , www.asponews.org et dans les articles ci-dessous.

(1) Albert A. Bartlett, An Analysis of U.S. and World Oil Production Patterns Using Hubbert-Style Curves, Department of Physics, University of Colorado at Boulder, 80309-0390, Mathematical Geology, Vol. 32, No 1, 2000, (www.dieoff.com)

(2) Colin J. Campbell, Forecasting Global Oil Supply 2000-2050, Hubbert Center Newsletter #2002/3, Colorado School of Mines, http://hubbert.mines.edu

(3) A.M. Samsam Bakhtiari, A Realistic View of Long Term Middle East Production Capacity, Association for the Study of Peak Oil (ASPO), Second International Workshop on Oil Depletion, (Rueil, France, May 2003)

(4) R.W. Bentley, Global Oil and Gas Depletion: An Overview, Energy Policy 30 (2002) P 189-205, Elsevier Science Ltd

(5) C.J. Campbell, The World's Endowment of Conventional Oil and its Depletion, January 1996, http://www.hubbertpeak.com/campbell/camfull.htm

(6) Jean Laherrère, Future of Oil Supplies, Seminar Center of Energy Conversion, Zurich, May 2003

(7) C.J. Campbell, Peak Oil, December 2000, Presentation at the Technical University of Clausthal, Germany, http://energycrisis.org.de/lecture.html

(8) Jean Laherrère, Quels sont les problèmes quand on parle de réserves? Conférence AFTP 31, mars 1999, http://www.oilcrisis.com/laherrere

(9) Richard C. Duncan, Walter Youngquist, The World Petroleum Life-Cycle, Petroleum Technology Transfer Council Workshop, October 1998, University of Southern California, http://www.dieoff.com/page133.pdf

(10) Youngquist Walter, GeoDestinies, The Inevitable Control of Earth Resources over Nations and Individuals: National Book Company, 1997, Portland, Oregon.

(11) Jean Laherrère, The Hubbert Curve: its Strengths and Weaknesses, February 2000,

http://www.dieoff.com/page191.htm

(12) Kenneth S. Deffeyes, Hubbert's Peak: The Impending World Oil Shortage, Princeton University Press, 2001,