Selon un document compilé par Tania Haberland-van Schalkwyk: "Un développement de l'île aux Bénitiers serait une erreur irréversible"


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Un développement de l'île aux Bénitiers, quel qu'il soit, serait une erreur irréversible : c'est ce que soutient un rapport très documenté et détaillé compilé par une habitante de la Gaulette, Tania Haberland-van Schalkwyk. S'appuyant sur diverses sources nationales et internationales, elle réagit ainsi, au nom de diverses entités, au projet du groupe FAIL d'implanter un hôtel sur l'île, en affirmant que tout développement de ce type est contraire à toutes les études et documents de planification, préservation ou restauration de l'environnement mauricien réalisés jusqu'ici. Nous vous proposons ici de prendre connaissance des grands axes de ce rapport qui a été adressé vendredi dernier au Premier ministre, au vice-Premier ministre, au Président et à neuf ministres, entre autres.

On reproche souvent à ceux qui s'opposent à des projets de développement de le faire sur des bases ayant peu de fondement, quand ce n'est pas de tomber dans une certaine démagogie d'opposition à tout prix et sans raison valable. Tania Haberland-van Schalkwyk, une habitante de La Gaulette, qui fut parmi les premières à réagir à l'annonce du projet hôtelier du groupe FAIL, ne peut en tout cas être classée dans cette catégorie. Au cours des semaines écoulées, elle a patiemment et minutieusement compilé un dossier argumenté et détaillé pour justifier l'opposition à ce projet de tout un groupe de personnes, scientifiques, spécialistes de l'aménagement, écologistes, pêcheurs, ONG spécialisées en environnement, fonctionnaires et citoyens concernés.

Les îlots sont fragiles

Ainsi, selon la signataire du rapport, le projet de développer l'île aux Bénitiers est contraire à toutes les études et documents de planification, protection, préservation ou restauration de l'environnement mauricien réalisés jusqu'ici, qu'elle recense en détail. Et l'actuel projet de développement s'appuie sur une classification des îlots qui a été effectuée sans évaluation environnementale scientifique.

Les îlots autour de Maurice, souligne Tania Haberland-van Schalkwyk, sont fragiles et importants pour les écosystèmes, les ressources et la biodiversité de notre île pour diverses raisons : d'une part, parce qu'ils sont plus naturels et moins dégradés que les autres secteurs, donc plus fragiles; d'autre part, en raison de leur situation au cœur de l'écosystème marin; enfin, de par la fragilité de leur environnement terrestre (notamment risques d'érosion) et l'importance des espèces endémiques.

Par conséquent, dit l'auteur du rapport, il y a encore plus d'impacts négatifs sur le lagon dus à des constructions, d'hôtels notamment, mais aussi de projets résidentiels, terrains de golf, restaurant, ou autres projets commerciaux sur des îlots. Des impacts accrus par les risques de pollution marine dus aux incessantes allées et venues en bateau pour accéder aux îlots, aussi bien pour la construction qu'une fois en fonctionnement.

C'est pourquoi, fait-elle ressortir, le rapport Bell (réalisé pour le gouvernement, en 1994) dit clairement que même si l'île aux Bénitiers est dans la catégorie des îles à vocation touristique/loisirs, il ne doit pas y avoir d'hébergement ("there should be no overnighting"). Ce qui implique que les projets résidentiels, d'hôtel et de camping, doivent être écartés. À cela vient s'ajouter le National Environmental Action Plan (NPEA) de 1998, qui déclare, dans la partie "Coastal Zone Management", qu'il faut améliorer la protection des îlots, réaliser un plan de gestion et restaurer leur biodiversité. En vertu de cette recommandation, il est donc légitime de considérer que même si la biodiversité de l'île aux Bénitiers est dégradée, cela ne justifie pas davantage de dégradations, mais plutôt une protection et une restauration de ce potentiel unique de l'îlot.

Le sud-ouest : un des derniers endroits intacts

Tania Haberland-van Schalkwyk met également en avant que la région sud-ouest est un des derniers endroits intacts de Maurice. Le lagon y est relativement préservé et cette région inclut la seule véritable réserve de forêt humide indigène. Les terres agricoles y sont limitées, ainsi que l'industrie. De ce fait, un minimum de matières polluantes s'écoulent de l'amont vers le lagon.

Les résultats de cet état de fait sont multiples. Ils concernent un lagon riche en vie marine, nourrissant un écosystème fragile (coraux, mammifères, reptiles, mollusques et poissons); un mode de vie traditionnel (incluant la pêche) pour les habitants de la région; une vie paisible et de qualité pour tous les visiteurs; l'attachement à cette région de nombreux touristes à la recherche d'authenticité et de nature. À ce sujet, elle reprend les propos de l'actrice Emmanuelle Béart, qui, lors de son récent séjour à Maurice, devait déclarer : "Je passe des journées dans des endroits qui ne sont pas très touristiques, dans le sud, la Rivière Noire, le Morne. J'aime passionnément cet endroit de l'île".

Dans un autre chapitre, ce rapport fait ressortir que l'île aux Bénitiers est riche en espèces (dont beaucoup pourraient être en danger ou en voie d'extinction) et qui sont importantes pour la biodiversité et le développement durable non seulement de l'îlot lui-même mais de toute cette région. Sont cités les espèces marines (mollusques, bénitiers, tec tec, huîtres, ti poulle, oursins, hache d'armes, etc.), les coraux, les poissons, les reptiles, la flore terrestre (bois de pipe, kiss me quick et espèces rares de phyllantus), et la faune terrestre (échassiers migrateurs qui viennent dormir sur les bancs de sable). Ces espèces doivent être protégées et d'autres réintroduites, insistent le rapport. Qui estime que le développement perturberait et mettrait en danger ces espèces, particulièrement en raison de la pollution marine, du bruit, de la lumière, et d'une excessive fréquentation humaine.

Ainsi, il est souligné qu'un développement hôtelier, comprenant hébergement, restauration, golf, commerces et autres loisirs, engendrera des allées et venues incessantes en bateau pour accéder à l'île. Le niveau de l'eau autour de l'îlot étant bas, cela nécessitera un dragage de sable d'un volume énorme, ce qui causera une dégradation importante du lagon et de ses espèces.

Par ailleurs, ce rapport estime que transformer le bail agricole de l'île aux Bénitiers en bail industriel constituerait un précédent pour d'autres terres agricoles en zone côtière, mais aussi par rapport à tous les autres îlots de Maurice.

Plus loin, Tania Haberland-van Schalkwyk souligne que la task force sur les îlots stipule, pour l'île aux Bénitiers, qu'elle peut avoir "une vocation écotouristique".

Faisant appel à la définition de l'International Ecotourism Society selon laquelle l'écotourisme est "un voyage responsable dans une région naturelle qui protège l'environnement et améliore le bien-être des habitants", la rédactrice du rapport estime qu'il est clair que tout développement sur cet îlot perturbera l'environnement et ne participera pas à sa conservation, et qu'il ne correspondra pas à la définition de l'écotourisme.

Gare à la saturation hôtelière

Pour ce qui est du bien-être des habitants, elle considère comme inadaptée la réponse généralement avancée selon laquelle un développement hôtelier apporte beaucoup d'emplois à la région. D'une part, fait-elle ressortir, beaucoup de jobs et de petites entreprises existantes, liées à un type de tourisme plus diffus (piroguiers notamment) seront touchés négativement par ce projet. D'autre part, la dégradation du milieu marin affectera négativement l'activité de pêche des habitants, qu'elle soit commerciale ou pour leur propre consommation. Ces activités de pêche artisanale et de tourisme participent à un mode de vie basé sur la multi-activité, dans lequel les habitants trouvent une qualité de vie. De plus, il est estimé que beaucoup de ces emplois seront occupés par des personnes venant d'autres régions de l'île.

Par ailleurs, elle fait ressortir que la qualité de vie et le bien-être ne se rapportent pas seulement à l'emploi. "La sérénité de la vie à la Gaulette, Coteau Raffin et Case Noyale sera définitivement perturbée par la pollution sous toutes ses formes, et par un accès réduit à l'îlot, qui constitue aussi un espace de vie pour les habitants du secteur".

Plus largement, Tania Haberland-van Schalkwyk fait ressortir que le secteur du tourisme est fragile, et qu'une saturation peut engendrer sa diminution importante, et donc mettre en péril les emplois créés. Aux yeux de ceux qu'elle a consultés, "Maurice a atteint un point de saturation au niveau des implantations touristiques et un développement accru aurait un impact négatif sur le tourisme lui-même, autant dans la perspective commerciale qu'écotouristique".

Pour les opposants à ce projet hôtelier, il existe des alternatives "qui iraient davantage dans le sens d'une préservation et restauration, et d'une meilleure gestion de l'espace national et de nos ressources naturelles", concluent-ils, en faisant écho au slogan choisi pour la Fête Nationale cette année : "Later, Lamer, Nu Ler, Sa mem Nu Lavie"…

Après le communiqué officiel du groupe FAIL la semaine dernière réaffirmant sa volonté d'aller de l'avant avec son projet hôtelier présenté comme totalement respectueux de l'environnement, ce dossier viendra sans aucun doute relancer toute la question de l'utilisation de l'île aux Bénitiers. En prenant note du fait que cet îlot, curieusement, n'est pas mentionné dans le programme global d'utilisation et d'attribution des îlots avalisé lors de la réunion du conseil des ministres de vendredi dernier. Programme que remet d'ailleurs directement en cause ce rapport qui stipule qu'il faut réaliser une étude scientifique valable sur l'ensemble des îlots, et que, en attendant, "tous les plans de développement des îlots de Maurice doivent être arrêtés et ces îlots doivent commencer à faire l'objet d'une protection".

 

Le Week End 24 mars 2002