HISTOIRE L’île Maurice et les vicissitudes de sa position géostratégique


Retour: Periode Française

La réputation de notre île lui a valu le surnom de "La clé et l’étoile de l’océan Indien". Des événements, ou des hommes tels que Nicolas Baudin y ont largement contribué. Invitation à un voyage dans le passé...

Cette année, nous célébrons le bicentenaire de l’arrivée à l’île de France de deux navigateurs et explorateurs des Terres australes qui, de par leur contribution à l’histoire de la navigation et à des découvertes, ont ajouté à la notoriété de notre île en tant que plaque tournante et point hautement stratégique dans le sud-ouest de l’océan Indien.

Mais quels sont les événements et les hommes qui ont, à travers le temps, fait la réputation de notre pays au point de lui valoir le renom de "La clé et l’étoile de l’océan Indien" ? C’est de cela que nous tenterons succinctement de faire état dans cet exposé.

Tout commence pour nous le 17 septembre 1598 quand la flotte de l’amiral Van Neck composée de sept navires, ayant été prise dans un violent anticyclone au large de la côte est de la Grande-île, est scindée en deux, obligeant le vice-amiral Wybrant Van Warwick, et cinq de ses navires à entrer fortuitement dans la rade de Grand-Port, tirant dans le même temps notre île de son isolement après sa création à l’ère du volcanisme, il y a huit millions d’années. On sait que ce premier séjour des Hollandais sera bref, à peine 15 jours, car ils reprendront leur destination initiale le 2 octobre de la même année.

Certes, dès cet instant, les navires hollandais rendront des visites sporadiques dans l’île mais ce n’est qu’en 1638 qu’ils prendront la décision de créer un avant-poste pour mieux protéger leurs navires en route vers leurs colonies des Indes orientales.

Force est de souligner qu’en sus d’un point stratégique, l’île Maurice offrait bien d’autres avantages comme port de relâche, pour un approvisionnement en eau potable et en vivres de même que des réserves de tortues et de bois d’ébène.

Mais l’île devait perdre son importance à partir des années 1750 par la découverte d’une nouvelle route au sud de l’océan Indien au niveau du 40e parallèle et l’établissement d’une colonie permanente des Hollandais au Cap-de- Bonne-Espérance.

Dès cette époque, les Hollan-dais se désintéresseront de notre île, compte tenu des risques de violents cyclones tropicaux, de fréquents naufrages de leurs navires, dont le plus célèbre fut

Le Banda qui causa la mort de l’amiral Pieter Both, gouverneur des Indes orientales en 1615, au large de Clondyke. Ils abandonneront leur colonie de Maurice pour une première fois en 1658 pour y revenir en deux autres occasions en 1664 pour la délaisser définitivement le 19 février 1710, sans regrets.



Folle aventure avec La BourdonnaisL’île de France, allait par la suite se forger une réputation comme avant-poste de premier ordre dans l’océan Indien et c’est sous Mahé de La Bourdonnais (1735-1746) que cette folle aventure commence quand il fait de Port-Louis un port pouvant accueillir des navires de guerre de premier plan, et le dote d’infrastructure d’un port franc digne de ce nom. L’île Bourbon, pourtant colonie française dès 1638, sera d’ailleurs délaissée peu à peu en faveur de l’île de France et jouera dès lors le rôle de grenier de cette île. Toujours sous La Bourdonnais, partiront des expéditions pour la reconquête de Madras et autres comptoirs français conquis par les Anglais.

Point étonnant qu’en 1747, sans doute dans le but d’affaiblir la présence française dans l’océan Indien, une expédition anglaise commandée par l’amiral Edward Boscawen aura pour mission de prendre l’île de France des mains des Français avant de partir à la conquête de Pondichéry. Le hasard voulut que la flotte de Boscawen composée de 25 navires de guerre, mal renseignée de la situation militaire réelle de l’île, décide après un échange de tir, de plier bagage, car l’occupation française n’a duré que 95 ans tout au plus.

Mais c’est au terme du 18e siècle que l’île allait jouer son rôle de plaque tournante pour la découverte des régions, restées jusque-là inconnues des Européens et devait à la même époque servir de véritable refuge pour flibustiers, corsaires et pirates dont les plus célèbres furent Bailli de Suffren, Robert Surcouf, Houdoul et autres Tabardin. Un rôle qui d’ailleurs allait avoir une fin tragique pour la présence française dans l’île mais nous n’en sommes pas encore là.

L’île Maurice fut également un passage obligé pour les navigateurs et autres explorateurs, tous avec pour mission de partir à la découverte de nouvelles terres restées inconnues des Européens. C’est en ces circonstances que des navigateurs, explorateurs et autres scientifiques devaient nous rendre visite.

Parmi cette pléiade de héros de l’histoire de la marine et de l’exploration, citons, entre autres, d’abord l’arrivée d’Abel Tasman en 1642 durant la période hollandaise. Cette visite devait lui servir d’escale avant de partir pour les Terres australes et à la découverte de l’île qui porte son nom, la Tasmanie, en plus de la Nouvelle-Zélande et des îles Fidji.

Durant l’occupation française (1715 –1810), d’abord celle de François de Galoup, comte de Lapérouse, qui séjourna long-temps dans l’île et à qui fut attri-buée une concession de 600 ar-pents à la Mare-aux-Joncs à Curepipe et qui de surcroît épousa une Mauricienne, Eléanore Brou-doux. Il eut une fin tragique dans le Pacifique mais son nom restera pour l’éternité gravé au nord du Japon, au détroit de Lapérouse aux côtés d’autres hommes non moins célèbres tels le comte Louis Antoine de Bougainville et Antoine Bruny, chevalier d’Entrecasteaux. Ce dernier mourut alors qu’il était parti à la recherche de Lapérouse, porté disparu dans le Pacifique nord.

Autre personnalité non moins célèbre, Mathew Flinders, navigateur et explorateur des Terres australes, fut une des plus fortes personnalités ayant contribué à la réputation de notre pays.


Véritable héros en Australie, il est aux côtés d’Abel Tasman et James Cook parmi les trois grands qui explo-rèrent les Terres australes et qui faciliteront la colonisation de l’île-continent par l’Angleterre. Au cours d’un de ces voyages, en 1803, alors qu’il s’apprêtait à regagner l’Angleterre, son navire l’Investigator ayant subi des avaries, il embarqua sur une goëlette le Cumberland de 29 tonneaux et crut bon de faire halte à l’île de France ignorant que son pays était dorénavant en guerre avec la France. Il fut repéré dès son débarquement à Baie-du-Cap par les hommes d’Isidore Decaën, gouverneur en poste.



Mathew Flinders : prisonnier dans l’île

Pris pour un espion à la solde de l’Angleterre, il fut fait prisonnier le 15 décembre 1803 et ne fut libéré qu’en 1809, malgré un ordre pour son élargissement en 1806 par Napoléon Bonaparte. Une pierre commémorative au carrefour de la Brasserie, scellée en 1942, nous rappelle le souvenir de cet homme qui séjourna en liberté surveillée et à qui nous devons de fort belles descriptions de notre île et dont la capture, dit-on, précipita l’invasion de l’île par les Anglais. En ce bicentenaire de la mort de Mathew Flinders, un tombeau au cimetière de l’Ouest nous rappelle la triste fin d’un autre homme non moins célèbre, Nicolas Baudin, qui mourut à l’île de France le 16 septembre 1803.

En dépit de l’engagement des Français sur les différents fronts européens, Napoléon n’était pas insensible à étendre la suprématie française au-delà du continent européen. C’est ainsi que Nicolas Baudin, navigateur et homme de science, eut pour mission de faire des relevés géodésiques de l’île continent et de l’île de Tasmanie. Malgré les rigueurs d’un climat ingrat et le manque de support, ses relevés contribuèrent à faire mieux connaître ce continent resté longtemps mystérieux pour les Européens.

Pour en revenir aux circonstances qui firent de notre île un repaire pour les plus célèbres corsaires, flibustiers et autres pirates français, tout commença après la guerre d’indépendance des colo-nies d’Amérique, guerre que la France mena aux côtés des indé-pendantistes américains. La stra-tégie du gouvernement français étant de harceler les navires britanniques. Cette campagne terminée en 1778, les corsaires et autres flibustiers changèrent de lieu et éta-blirent leur quartier général au nord de Madagascar et à l’île de France pour s’attaquer aux navires britanniques fréquentant ces parages en route vers les Indes. Les autorités à Port-Louis recevaient le butin de ces corsaires comme une manne tombée du ciel car, à cette époque, l’île de France vivait en quasi-désobéissance avec la mère Patrie ayant refusée d’entériner les décisions de l’Assemblée nationale française concernant l’Abolition de l’esclavage. L’arrivée des corsaires avec leurs navires chargés de butin fut accueillie dans l’allégresse par les habitants à Port-Louis.

Etant donné l’expérience et la notoriété des amiraux et autres commandants engagés dans cette guerre de course, les pertes de la marine britannique étaient considérables et devenaient insoutenables. C’est ainsi qu’une décision fut prise par le gouvernement britannique d’investir toutes les possessions françaises dans l’archipel des Mascareignes. On connaît la célèbre phrase du Premier ministre britannique, William Pitt, à la Chambre des communes : "Tant que l’île de France restera aux mains des Français, la route des Indes ne sera pas libre." Les pertes de la marine britannique étaient considérables : plus de 300 navires perdus et des pertes estimées a plusieurs millions.


L’étoile perd de son éclat

C’est ainsi qu’une stratégie fut mise en place sous le commandement de l’amiral Bertie, commandant des forces navales britanniques à l’Est du Cap de Bonne-Espérance pour s’emparer de l’île de France.

L’étoile et la clé de la mer des Indes devaient payer cher leur situation de point stratégique. On connaît la suite, une véritable armada fut mise en place, plus de 26 000 hommes furent réquisitionnés dans 64 navires de guerre pour mettre fin à la suprématie que conférait l’île de France aux Français.


L’île de France tomba aux mains des Anglais après à peine trois jours de combat, vu la lutte inégale des forces en présence. Alors que la France devait perdre une de ses plus belles colonies, la prise de l’île de France fut considérée comme une acquisition de taille pour l’empire britannique. Pendant quasiment 158 ans, à savoir durant toute l’occupation britannique (1810-1968), la sécurité de l’île ne devait poser aucun problème, l’Angleterre étant la maîtresse des mers. Mais à la faveur des progrès technologiques dans la navigation et dans le génie militaire, le rôle éminemment stratégique de Maurice s’estompa au fil des temps.

Mais le pire devait se produire quand, à l’initiative de Ferdinand de Lesseps (un ingénieur français marié à une Mauricienne), le canal de Suez devint navigable en 1869. Du coup, notre pays devait perdre de son importance comme position incontournable dans l’océan Indien pour la défense des intérêts de l’Empire britannique. L’étoile devait perdre de son éclat et la clé devenir moins indispensable.

Quelque temps après, en 1903, l’archipel des Seychelles fut séparé de la Colony of Mauritius lui ôtant quelque 440 km2 de terre et 1 000 000 Km2 de zone économique riche en espèce pélagique. Bref, dès cet instant, le pays devait en prendre pour son grade avec la Commission royale de 1909 connue comme la commission Sweet-henham qui alla même jusqu’à réduire le salaire du gouverneur lequel était à parité avec celui du gouverneur de l’Etat de Victoria en Australie. Toutefois un détachement de soldats britanniques devait être maintenu beaucoup plus pour la sécurité intérieure qu’extérieure.

Mais si lors de la Première Guerre mondiale on n’eut pas à s’inquiéter outre mesure pour la sécurité de l’île ou des territoires limitrophes de l’empire, c’est durant la Seconde Guerre mondiale que Maurice devait retrouver son rôle de point stratégique dans l’océan Indien, surtout avec le but avoué des Allemands de ruiner le commerce britannique et l’entrée en guerre du Japon.



"Cherished Colony of Mauritius"


Du coup, Maurice devait retrouver son importance géostratégique. On assista alors à un va-et-vient de navires de guerre et une présence accrue des forces armées britanniques. Maurice se devait d’être la plaque tournante pour empêcher les Japonais de mettre le grappin sur Madagascar et contrôler la route du Cap en cas de blocus du canal de Suez. La défaite du 3e Reich et la capitulation soudaine du Japon devaient eut mettre fin à sa vocation perdue de plaque tournante. La décolonisation des Empires devait faire le reste : la Cherished colony of Mauritius acquise a grand prix par l’Angleterre en 1810 devait être délaissée.

Mais notre position stratégique dans le Sud-Ouest de l’océan Indien nous fera bien des jaloux dans l’Empire. En effet, alors que les Princes de l’empire rendront visite à leurs loyaux sujets dans les mers australes, en Australie, et en Nouvelle-Zélande notamment en Afrique du Sud à l’heure des voiliers et autres clippers, ils feront une halte obligée dans leur Cherished Colony of Mauritius à la grande joie des habitants

Mais nous sommes rendus au terme de la Seconde Guerre mondiale suivant accord, et compte tenu des contraintes budgétaires de la Grande-Bretagne et des nouvelles donnes géostratégiques, la base de l’HMS Mauritius fut désaffectée en 1963 suivie de la création de la Special Mobile Force. Par ricochet, c’est un petit atoll perdu dans l’océan Indien faisant partie de la Colony of Mauritius, l’archipel des Chagos, qui à l’heure de l’accession du pays au statut indépendant intéressera les nouveaux maîtres des mers, les Etats-Unis d’Amérique par sa position stratégique et pour la sauvegarde du monde libre, dit-on, dans cette partie du monde.

Quant aux autres plaques tournantes et points géostratégiques de l’empire tels que Singapour, Hong Kong, Malte, Aden et Simonstown, (Cape Town), ils devaient connaître plus ou moins le même sort que Maurice. Mais certains se transformeront avec bonheur en tigres économiques sauf Gibraltar qui restera encore longtemps un point stratégique indispensable à la Grande-Bretagne et au monde libre malgré la protestation des Espagnols !

24 septembre 2003

Benjamin MOUTOU

L'Express