OUVRIERES DE LA ZONE FRANCHE Le cri du cœur de Mirella


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L'Express: INTERVIEW
Dimanche 25 janvier 2004
No - 14948

OUVRIERES DE LA ZONE FRANCHE
Le cri du cœur de Mirella
MIRELLA LAFLEUR est ouvrière dans la zone franche depuis 1976. Au cours de ses vingt-huit ans de carrière, elle a plusieurs fois été licenciée. Mais elle s’est sans cesse remise à sa machine. Elle le fait par obligation, pour éviter que ses enfants ne connaissent à leur tour cet environnement de travail, à son avis, déshumanisant. Un cri du cœur qui vient du fin fond de l’usine.

Suivez-vous le débat qui a lieu actuellement sur l’avenir de la zone franche ?

Oui. À vrai dire le nombre d’emplois dans le secteur textile a diminué. En ce début d’année, trois unités ont déjà annoncé leur fermeture. Auparavant, quand on travaillait dans la zone franche, si on avait du mal à s’adapter à l’environnement, le lendemain, on pouvait se faire embaucher dans une autre usine.

Ne s’inquiète-t-on pas trop pour rien, car quand une usine ferme, une autre s’ouvre ?

Non, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Quand une usine ferme, on n’en voit pas d’autres s’ouvrir. Même quand il y en a, les ouvrières qui ont plus de trente ans ne sont pas embauchées. J’ai d’anciennes collègues qui sont au chômage depuis septembre dernier et qui ne sont pas recrutées parce qu’elles ont dépassé la trentaine.

Depuis combien de temps êtes-vous dans la zone franche ?

J’ai débuté en 1976 chez Microjewels, une unité spécialisée dans la taille des diamants, puis je suis passée chez Litronix qui produisait des pièces électroniques. À la fermeture de Litronix, je me suis tournée vers le textile. J’ai appris à travailler dans ce secteur chez Manupan, puis chez Chic’Wear Ltd, une petite entreprise à Cassis. Après, je suis allée chez Cobra, un fabricant de bracelets et je suis revenue dans le textile…

Avez-vous déjà été licenciée ?

Oui, j’ai été licenciée par la Textile Enterprise Ltd à cause de ma participation à une grève. C’était à la fin des années 80. Je suis restée au chômage pendant plus de quatre mois. J’ai pu trouver un emploi quand un Français est venu ouvrir une petite usine
à Pailles.

Quand vous êtes entrée dans la zone franche, étiez-vous optimiste ?

J’avais seize ans et je venais de quitter l’école après avoir étudié jusqu’en Form II. J’étais contente de trouver un travail. Mais j’ai déchanté, quand j’ai eu des enfants après mon mariage. Vous devez les laisser dans des garderies bon marché qui ne respectent pas les normes. Les enfants sont alors malades et l’employeur ne comprend pas que vous vous absentiez. Le plus dur c’est quand vous perdez votre emploi et que vous vous retrouvez pendant des mois au chômage. C’est dur d’être sans le sou, alors que vous avez des enfants en bas âge.

Après avoir donné vingt-huit ans de votre vie à la zone franche, que ressentez-vous aujourd’hui ?

Dans la zone franche, les employeurs n’éprouvent aucun sentiment pour les ouvrières. Ils ont besoin de vos bras, ils vous payent et quand vous ne pouvez plus répondre à la tâche, vous êtes remerciée.

Avez-vous développé un attachement pour votre travail ?

Non, aucun. Le travail est une obligation. J’y vais parce que j’ai besoin d’argent pour vivre et assurer l’avenir de mes enfants. Pour rien au monde, je ne souhaite voir mes enfants se retrouver dans la zone franche. Parfois, je vois certaines de mes collègues amener leurs filles travailler à l’usine pendant les vacances. Puis, ces enfants y prennent de l’emploi. Je trouve que c’est une grave erreur de leur part.

Mais si tout le monde refuse de travailler dans les usines, elles fermeront, faute de main-d'œuvre…

Je ne dis pas qu’il faut fermer les usines. Il faut humaniser les conditions de travail. L’environnement de travail est parfois pénible. Très peu d’usines à Maurice sont climatisées. Savez-vous que nous n’avons aucune assurance maladie ni aucun médecin travaillant pour l’usine ? Quand nous sommes malades, nous avons recours aux hôpitaux publics. Il faut aussi moderniser les machines.

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans la zone franche ?

La zone franche est une zone souffrance. Dès notre arrivée le matin jusqu’à notre départ à 18 heures ou plus tard, nous travaillons comme des robots. Les ouvrières de la zone franche sont assimilées à des machines.

Ce sont les dures conditions de travail qui vous poussent au dégoût ?

Le travail est dur, il n’y a aucun avenir, les ouvriers ne reçoivent aucune considération. Parfois, il faut être fayot avec les surveillants pour recevoir un volume de travail suffisant pour bénéficier du bonus de production. Vous savez, les salaires sont très bas. Une ouvrière qui travaille de 7 h 15 à 17 heures touche Rs 2 540 par mois sans bonus de production. Si l’employée veut toucher un salaire mensuel de Rs 5 000, elle doit travailler jusqu’à 21 heures chaque jour.

Quelle est la contribution des ouvriers de la zone franche au développement du pays ?

Sans les ouvrières de la zone franche, l’industrie d’exportation n’aurait pas été ce qu’elle est aujourd'hui. Ensuite, même avec leurs faibles salaires, ces employées constituent une grosse part de la clientèle des magasins qui vendent à crédit.

Pensez-vous que le pays est reconnaissant envers vous ?

Ce n’est pas le cas. Sinon, on aurait amendé les lois régissant ce secteur. On aurait augmenté les salaires et amélioré les conditions de travail.

Mais si on fait cela, les patrons fermeront les usines pour s’installer ailleurs ?

En ce moment, on ne le fait pas, et cela n’empêche pas les patrons de délocaliser la production. Chaque semaine, vous entendez parler de fermetures, même quand l’usine a des carnets de commandes remplis.

Le gouvernement présente les petites entreprises comme le nouveau secteur d’activités qui offrira du travail à ceux qui perdront leur emploi dans la zone franche. Vous y croyez ?

Certaines ouvrières pourront y trouver leur compte, mais ce ne sera pas le cas pour la grosse majorité. Comment peut-on gérer une entreprise quand on ignore tout de la gestion et du marketing ? On ne pourra pas non plus profiter de la formation promise quand on sait à peine lire et écrire.

Il faudra donc se tourner vers d’autres secteurs ?

Le gouvernement dit qu’il va créer d’autres secteurs comme la cybercité, mais nous, ouvrières de la zone franche, n’avons aucune formation pour y travailler.

Mais les coûts de production à Maurice sont élevés, les investisseurs préfèrent le Vietnam. Allez-vous nier ce fait ?

On affirme que Maurice est cher. Mais on ne dit pas que les machines sont vétustes et que les patrons roulent dans de grosses cylindrées. Si l’on modernisait l’outil de production, les travailleurs auraient produit davantage pour le même salaire.

Maurice ne va bientôt plus profiter des accords internationaux protégeant l’industrie textile. Les ouvrières sont-elles au courant de cela ?

La majorité n’en est pas consciente. Les ouvrières subissent les événements. Les syndicalistes peuvent bien vouloir faire de la formation, mais les travailleurs n’ont pas le temps d’y assister. Ils doivent produire. Les travailleurs sont considérés comme des machines.

« On affirme que Maurice est cher. Mais on ne dit pas que les machines sont vétustes et que les patrons roulent dans de grosses cylindrées. Si l’on modernisait l’outil de production, les travailleurs auraient produit davantage pour le même salaire. »

Propos recueillis par Jérôme BOULLE
L'Express: INTERVIEW
Dimanche 25 janvier 2004
No - 14948