Le plan de réaménagement de Grand-Baie a été lancé cette semaine et les premiers travaux démarrent dès demain.


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L'occasion de voir la face cachée de ce village touristique. De nombreux propriétaires construisent des murets sur la plage.

Côté jardin, Grand-Baie est la station balnéaire carte postale par excellence, avec sa mer turquoise, ses bateaux de plaisance, sa vie joyeuse et insouciante. Côté cour, c'est une sous-humanité pataugeant dans des squats insalubres, cachés derrière le "mur de la honte" de la Cité Lumière, de potentiels foyers d'épidémies.

D'un côté, le Grand-Baie des dépliants touristiques, de l'autre un village sous-développé qu'on souhaiterait cacher, voire oublier, dans un état de dégradation affligeant. "Rares sont les touristes et même les Mauriciens de passage qui s'aventurent au-delà de la route côtière vers l'intérieur du village", assure un banquier de l'endroit.

Cette route côtière est comme une ligne de démarcation, une blessure. Du côté de la plage, les nantis, de l'autre, les laissés-pour-compte. Plus on avance vers l'intérieur des terres, plus la misère et la dégradation deviennent palpables.

On est assailli par les odeurs insoutenables des dépotoirs illégaux. Ici et là, gisent côte à côte des gravats, des restes de nourriture en décomposition et même des carcasses d'animaux en putréfaction. "Les gens viennent de loin pour jeter leurs déchets. Même les restaurants de l'endroit n'hésitent pas à déverser leurs restes", explique Edil Francis, un conseiller du village.

À ce dumping illégal, s'ajoute le comblement des marécages. Le centre de conférences de Grand-Baie et certains hôtels ont été en effet construits sur d'anciens marécages. C'est ainsi que petit à petit Grande-Mare-Longue, un marécage se trouvant derrière Super U, a diminué au profit du développement foncier. Ce phénomène prend une telle ampleur, que même Mare-Ronde, un cratère secondaire longeant le Chemin-Vingt Pieds en direction de Cap-Malheureux, est en train d'être comblé. Les terrains environnants sont à vendre.

"Avec d'autres cratères secondaires de l'île, Mare-Ronde fait partie de notre patrimoine naturel qu'il faut préserver", s'indigne Marjorie Milazar, travailleuse sociale. "Je me souviens du temps où ces marécages regorgeaient de poissons et d'oiseaux de toutes les couleurs", raconte Edil Francis. Depuis des années, de nombreux morcellements résidentiels ont été aménagés sur ces marécages. Pourtant, nul n'ignore leur importance pour le lagon. Ils agissent comme des filtres et empêchent la percolation d'effluents vers la mer, tout en permettant le remplissage des nappes phréatiques. "Par temps de pluie, l'arrière de Grand-Baie est inondé, car l'eau de ruissellement ne peut plus s'écouler naturellement vers la mer", explique Rajdeo Puchon, l'actuel président du village.

C'est ainsi que Cité la Lumière, un squat se trouvant en face du centre de conférences, est perpétuellement envahi d'une eau boueuse et stagnante. Ce n'est pas un hasard s'il s'appelait Camp La Boue ! "Si l'on n'y prend garde, cette localité sera un jour l'épicentre d'une épidémie", prévient Marjorie Milazar. Selon les habitants, le dumping illégal et le comblement des marécages encouragent le squatting. "Ces deux activités ont pour conséquence d'étendre le squat", explique Mahen Rampersad, un autre conseiller.

La majorité des habitants de Grand-Baie se plaignent de ne pas pouvoir avoir accès à la plage. Ainsi, entre la poste et le temple tamoul, sur moins de 100 mètres, près de 6 "chemins de ligne" existent du côté des terres. Ces chemins devraient se retrouver aussi de l'autre côté de la route, vers la plage. Or, nombre d'entre eux ont été fermés par des portails ou des murs, bloquant ainsi l'accès public à la plage.
Les autorités ont compté environ 26 accès directs sur la plage et se proposent de les rouvrir. D'autant que dans deux ans, expirent les baux des campements dont les entrées obstruent le passage. L'exemple le plus fragrant se trouve à Point-Vallet, quartier situé à l'entrée de Péreybère, où le chemin d'accès appelé Chemin-Vallet, a été bouché par un mur en pierres taillées.

Sur la plage, la construction de murets sur les Pas géométriques et les chiens sont autant de barrage au libre accès à la plage. "De nombreux propriétaires de campement laissent traîner leur chien sur la plage uniquement pour décourager ceux qui passent devant leur propriété", s'insurge Edil Francis. Beaucoup de touristes se sont ainsi retrouvés en clinique après avoir été mordus par des chiens, soutiennent les conseillers du village. D'autres propriétaires se sont aménagés des plages privées en construisant des murets.

À cela s'ajoutent les bateaux et les filets, sans compter des gabions illégalement installés. "Beaucoup de touristes ont dû faire des piqûres antitétaniques après s'être blessés avec les fils de fer de ces gabions", explique Rajdeo Puchon.

Même la nuit pose problème. En effet, le soir, le glamour des bars, des boîtes de nuit et autres restaurants attirent les noctambules du pays, touristes en quête d'exotisme et mauriciens amateurs de sensations fortes. Grand-Baie by night, c'est toute une faune, insoupçonnable dans la journée. Selon Marjorie Milazar, la drogue et la prostitution commencent à faire ses ravages auprès des jeunes. Ce que récuse Edil Francis. "Les filles de joie et les drogués viennent d'ailleurs." Sans compter le bruit. "Quand un hôtel connu du littoral fait sa nuit de séga, personne ne dort", assure Edil Francis. Les protestations n'ont rien donné.

Cependant, la lumière semble poindre au bout du tunnel. À tous ces maux, beaucoup d'habitants, à l'instar d'Edil Francis, croient que le développement intégré de leur village apportera une solution. "On a attendu plus de 15 ans un projet de développement harmonieux de ce bijou du Nord."

 

Quand Grand-Baie défendait le nord de l'île

Grand-Baie a joué un rôle stratégique de premier plan dans la défense de l'île à l'époque française, comme l'expliquent Bhurdwaz Mungur et Breejan Burrun dans leur livre "Randonnées au cœur des localités mauriciennes". Peu avant la prise de l'île par les Anglais, les Français avaient construit une forteresse à Grand-Baie pour protéger le nord de l'île contre d'éventuelles invasions anglaises. C'est d'ailleurs ici qu'avaient eu lieu les premières escarmouches entre les soldats anglais et français lors de la seconde attaque anglaise vers la fin de novembre 1810.

Ce sont les Français qui ont baptisé ce lieu, Grand-Baie, dont le nom apparaît sur la carte de l'Abbé de la Caille (1 753). Une sucrerie, fondée par Thomas Dumont, se trouvait alors à cet endroit. En 1845, un tiers du domaine est acheté par Charles Péreybère, qu'il a administré jusqu'à sa fermeture en 1876. Aujourd'hui, Grand Baie est non seulement une station balnéaire réputée, mais elle s'est également transformée en port de plaisance.

(Sources : Randonnées au cœur des localités mauriciennes de Bhurdwaz Mungur et Breejan Burrun.)

Rs 700 millions pour assainir et embellir Grand-Baie

D'ici deux ans, tout le village touristique de Grand-Baie aura un autre aspect. En effet, d'ici là, le lifting du village et la première phase de l'installation d'un réseau de tout-à-l'égout dans le Nord auront été terminés. Ces deux gros projets sont estimés à Rs 700 millions. Lancés mardi dernier au centre de conférences de Grand-Baie par le Premier ministre, Sir Anerood Jugnauth, ils débutent demain avec les premiers coups de pioche pour le réaménagement et l'embellissement de la plage de La Cuvette. Fermée actuellement pour cause de travaux, elle sera rouverte au public d'ici décembre. Un front de mer, semblable à celui de Mahébourg, sera aménagé à Grand-Baie ultérieurement.

L'installation du réseau de tout-à-l'égout sera effectuée par la firme française SADE, en collaboration avec OTV. Vingt-six kilomètres de tuyaux traverseront Pointe-aux-Canonniers, Péreybère et Grand-Baie. Treize stations de pompage, sept kilomètres de refoulement et une station d'épuration sont également prévus. Dans un deuxième temps, ce réseau sera étendu à Cap-Malheureux, Trou-aux-Biches et Mon-Choisy. Les effluents en provenance de ce tout-à-l'égout, seront traités avant d'être réutilisés pour irriguer les champs de cannes de la région.

26 aout 2001

L'Express