Autoroute du sud-est, Entre conservation et exploitation, une année charnière


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Au terme d'une vague de contestation, Autoroute du sud-est: le gouvernement modifie sa position

Au terme d'une forte contestation, à laquelle a donné de la voix notamment le groupe Nature Watch, le gouvernement est finalement venu de l'avant mardi dernier pour proposer, à son tour, un tracé alternatif pour l'autoroute du sud-est qui permettrait d'éviter la forêt de Ferney et ses espèces uniques. Il ressort toutefois de nos informations qu'un réalignement de ce type avait déjà été proposé, depuis sept à huit mois, par le MSIRI. Le Premier ministre conduira en tout cas une visite guidée sur les lieux demain.

Suite à la forte contestation qui a pu se faire entendre au cours de ces dernières semaines autour du tracé de l'autoroute du sud-est, le Premier ministre avait donc convoqué, pour mardi dernier, une réunion avec "toutes les parties concernées". Une réunion qui a finalement consisté en une simple exposition, par le Premier ministre, d'un tracé alternatif pour cette autoroute. Cette alternative est différente de celle proposée deux semaines auparavant par le groupe Nature Watch, qui aurait été jugée impossible à retenir vu qu'elle ramenait le parcours trop vers l'intérieur de l'île. Il n'aurait plus alors été possible de parler de South Eastern Highway Project, et toutes les procédures auraient dû être reprises à zéro par rapport à la Banque Africaine de Développement (BAD) qui finance ce projet se montant à Rs 655 millions. Quelques jours avant cette réunion de mardi, le Premier ministre avait reçu le rapport du Environmental Monitoring Committee (EMC) présidé par le Secrétaire Permanent du ministère de l'Environnement, M. Seebaluck. Ce comité avait été mis en place le 25 août dernier pour étudier les impacts de la construction de cette autoroute sur la forêt de Ferney, et formuler les recommandations appropriées. En effet, certains organismes comme la Mauritius Wildlife Foundation et la section Herbarium du MSIRI avaient déjà tiré la sonnette d'alarme par rapport au fait que cette autoroute devant relier Plaine Magnien à Belle Mare impliquait de passer à travers la vallée de Ferney et donc de détruire une forêt abritant des espèces végétales et animales menacées ou uniques au monde. "Too late to go back" Le rapport Seebaluck note, comme d'autres ont pu le faire remarquer, que la construction de cette route impliquerait de couper environ 116 208 plants dans la région forestière, incluant un certain nombre d'arbres endémiques comme le Bois de Natte et le Bois d'Ebène. Des 110 plantes florifères dénombrées dans la région du projet, 55 sont endémiques à Maurice et 73 sont menacées d'extinction selon les critères de l'IUCN. Trois espèces, nommément le Pandanus macrostigma, le Pandanus iceryi et l'Eugenia bojeri ont été "redécouvertes" alors qu'on les croyait disparues depuis plus d'une centaine d'années. Et un certain nombre de ces spécimens, vingt au total, se trouvent directement sur le tracé de l'autoroute. 14 paires de crécerelles (espèce menacée) seraient directement affectées par le projet, et les autres très perturbées. D'autres vertébrés incluant les fruit bats, le Mauritius bulbul et le grey white eye seraient aussi affectés et ce probablement de façon irréversible, sachant que leur taux de survie en captivité est très faible. De plus, la réintroduction du Mauritius cuckoo shrike sur la côte sud-est pourrait être compromise par ce projet. "In the light of the above environmental impacts of the project, the concern raised by national and international stakeholders and the views at the EMC, it is recommended that an alternative route be identified which would not cut through the high quality forest and also take into account the concept of sustainable forestry", conclut le rapport Seebaluck. Qui recommande aussi, vu les importantes découvertes faites sur la diversité biologique de la forêt de Ferney, que le site soit converti en un Conservation Management Area for long term protection and restoration. Lors de cette réunion de mardi dernier donc, le gouvernement est venu de l'avant avec une proposition de tracé alternatif, qui se situerait plus à droite du tracé retenu jusqu'ici par la Road Development Authority et qui éviterait la Vallée de Ferney. Or, on peut aussi lire, dans le rapport Seebaluck, que suite à des représentations faites sur l'impact négatif de cette construction sur la forêt de Ferney, représentations venant aussi bien d'organisations locales qu'internationales comme l'IUCN et CAB International, une réunion fut tenue par le Premier ministre le 25 août 2004 avec toutes les personnes concernées (alors que les travaux avaient déjà débuté depuis le mois de mai 2004). Au cours de cette réunion, le Premier ministre "informed members that it was too late to go back on the project and that ways and means should be found to mitigate any environmental impact on the Grand Port Mountain Forest". D'où la décision de mettre sur pied l'EMC "to consider all environmental aspects of the project and to ensure that mitigation measures were implemented". La volte-face du gouvernement Or, quatre mois plus tard, le gouvernement vient en quelque sorte faire volte-face en proposant lui-même, mardi dernier, un tracé alternatif. Ce qui équivaut à une façon de reconnaître, finalement, après que beaucoup de personnes l'ont dit, que le tracé retenu jusqu'ici n'était pas totalement approprié. Selon nos renseignements, cette position aurait même été exprimée par des organismes de poids comme le MSIRI. Qui, il y a sept à huit mois, avait déjà fait savoir au gouvernement qu'il ne serait pas souhaitable qu'il aille de l'avant avec ce tracé, et qui avait même proposé une voie alternative, en tout cas un réalignement se situant dans une voie médiane entre l'ancien tracé et celui proposé mardi dernier, qui évitait la Vallée de Ferney. Cette proposition aurait toutefois été rejetée, les officiels concernés y opposant une série d'arguments à l'effet notamment que cela poserait un problème au niveau du tender, que le contacteur ayant répondu à l'appel d'offres international pourrait aller en cour pour réclamer des dédommagements, que cela n'était pas réalisable au niveau engineering, que cela causerait trop de délais, que l'option retenue était la meilleure, que peu d'arbres seraient affectés. Que s'est-il donc passé entretemps ? Rien d'autre que la mise en lumière non seulement de l'impact écologique de ce projet (à travers notamment la voix de l'association Nature Watch) mais aussi, surtout, du fait que les autorités étaient au courant de cela. Par ailleurs la tenue prochaine de la conférence des SIDS sur notre sol en janvier prochain a aussi, manifestement, pesé d'un poids déterminant dans la balance, Maurice pouvant difficilement se permettre d'entreprendre une telle destruction alors qu'elle accueille cette conférence mondiale sur les menaces au sustainable development dans les petits Etats insulaires, notamment en termes environnementaux. Il faut maintenant voir que va donner ce nouveau tracé qui va faire l'objet, demain, d'une descente des lieux menée par le Premier ministre. Des études de faisabilité devront être menées sur ce nouveau tracé, en termes de génie civil mais aussi pour effectuer un relevé complet en termes écologiques. Afin d'éviter les lacunes du premier projet. Ces études pourraient prendre quelques semaines. Cette modification, si elle est retenue, devrait aussi entraîner des coûts supplémentaires qui restent à être établis, alors que des estimations se montant entre Rs 70 et 100 millions sont avancées. Reste, toutefois, la question de la sécurité qui a aussi été évoquée ces dernières semaines, autour d'une courbe extrêmement serrée que prévoit le plan de cette autoroute à la sortie du tunnel de 600 mètres qui sera creusé dans la montagne de Bambous, à 400 mètres d'altitude. Le nouveau tracé en effet, ne modifie rien à ce tunnel pour le moment, même si le Premier ministre a annoncé dans la foulée qu'un audit de sécurité serait mené. Autant dire qu'il faudra sans doute repousser la date initiale de finition des travaux d'aménagement de cette fameuse autoroute du sud-est, qui auraient dû, selon le plan initial, se terminer en novembre 2006. Un développement annoncé qui souffrira, au final, de ce qui ressemble fort à une absence de planification adequate   Environnement et Patrimoine  

Entre conservation et exploitation, une année charnière

Jamais peut-être les questions ayant trait à l'environnement et, plus largement au patrimoine, n'auront occupé l'actualité de façon aussi marquée que cette année. Cristallisation d'un ensemble de situations faisant ressortir les enjeux d'une volonté d'exploitation accélérée et parfois envahissante, confrontée à des revendications aussi bien identitaires que matérielles, et à une nouvelle volonté de conservation. Entre le Morne, l'Aapravasi Ghat ou la nouvelle stratégie adoptée par des promoteurs hôteliers pour effectuer des travaux extensifs de modification du littoral, l'affaire de la Vallée de Ferney émerge sans doute comme le temps fort de cette nouvelle situation. Où une contestation écologique, jeune de surcroit, a finalement contraint le gouvernement à revoir sa copie sur l'aménagement d'une autoroute du Sud-est.

Au chapitre du patrimoine matériel, plus précisément celui ayant trait à l'environnement, l'année 2004 aura vu l'émergence d'un premier phénomène nouveau à travers la demande de permis EIA déposé par l'hôtel Voile d'Or de Bel Ombre. Parvenu à 60% de ses travaux de construction, cet hôtel a fait, en juin dernier, une nouvelle demande de permis auprès du ministère de l'Environnement, cette fois pour entreprendre des travaux extensifs dans le lagon et sur la plage. Selon les arguments avancés par les promoteurs, leur établissement monté à grands frais, serait impossible à rentabiliser si cette permission ne leur était pas accordée. Une façon d'agir assez particulière qui pousse, pour le moins, à se demander comment ces promoteurs ne s'étaient pas rendu compte avant, au moment de la soumission du dossier initial de permis EIA faisant approuver la construction, de l'état qu'ils décrivent comme catastrophique de la plage bordant leur hôtel. Toujours est-il que, quelques jours après une descente du Premier ministre en personne sur les lieux, en octobre dernier, la Voile d'Or obtiendra son deuxième permis EIA. Mais un groupe de pêcheurs contestant ce permis devant le Tribunal de l'Environnement, l'hôtel devra, sur un ordre de la cour suprême, interrompre ses travaux qu'il avait malgré tout commencés. En attendant que le Tribunal statue au début de l'année prochaine. EIA: des compétences à renforcer d'urgence À ce chapitre, on peut noter la multiplication de cas où des groupes de pêcheurs ont logé des contestations de travaux entrepris par divers hôtels dans le lagon et sur la plage. Une attitude que certains qualifient de purement mercantile, visant à obtenir des compensations financières partout où se construisent des hôtels. Reste que ces actions soulèvent souvent des questions fondamentales par rapport à la préservation ou pas d'écosystèmes déjà fortement dégradés. Ainsi, on peut relever que nos zones côtières sont de plus en plus soumises à une érosion galopante. Et qu'un hôtel comme le Touessrok a dû soumettre une demande de permis EIA cette année pour pallier la disparition d'une plage artificielle, ce en raison d'une dégradation provoquée par des travaux qu'il avait lui-même entrepris précédemment. Dans quelle mesure disposons-nous réellement d'un plan intégré d'aménagement de notre littoral, et surtout des compétences nécessaires pour évaluer les rapports EIA soumis par divers entrepreneurs pour des travaux de plus en plus conséquents de modification? C'est une question qui se pose avec acuité cette année, au point où le ministre de l'Environnement lui-même, Rajesh Bhagwan, est venu, dans sa conférence de presse-bilan, déclarer que l'année 2005 allait être consacrée au renforcement des compétences et de la formation au niveau du département chargé d'évaluer les dossiers et d'attribuer les permis EIA. Une déclaration positive, mais qui équivaut aussi, à la base, à reconnaître une lacune sur laquelle nous serions sans doute passés si certaines voix ne s'étaient pas élevées pour mettre en lumière les failles de projets autrement avalisés par les autorités. Cette donne est apparue de façon particulièrement visible en cette fin d'année, avec l'affaire de la Vallée de Ferney. Si la jeune organisation Nature Watch n'avait pas décidé de faire entendre haut et fort sa désapprobation du tracé de la future autoroute du Sud-est qui impliquait la destruction de la forêt unique de Ferney, la RDA serait allée de l'avant avec ces travaux. Ce n'est finalement que face à la pression qu'a fait monter cette ONG, à force de dossiers bien ficelés et d'arguments forts, que le gouvernement a proposé un tracé alternatif. Alors qu'il était déjà au courant des failles du tracé approuvé. On peut gager qu'à partir de là, plus aucun projet de développement ne sera envisagé de la même manière. En sachant que les autorités ont parfois besoin que s'exerce une vigilance externe sur des projets dont elles auraient dû normalement assurer la fiabilité et la viabilité sur tous les plans. Une première: le lagon artificiel de Bel Ombre Le cas du projet de plage publique à Bel Ombre est aussi venu illustrer ce fait: après avoir approuvé un plan d'aménagement, le conseil des ministres a dû revenir en arrière après que les lacunes évidentes de cette réalisation ont été mises en lumière dans ces colonnes, ce sur la base d'un rapport du ministère de la Pêche mettant en avant l'absence de bain et la dangerosité des courants dans ce lieu que l'on nous présentait comme une plage "cinq étoiles". Pour sauver la face, le gouvernement a fait appel à un consultant étranger, qui a soumis plusieurs propositions, celle retenue ayant trait à la création d'un lagon artificiel à l'intérieur des terres. Là aussi une première qui devrait se concrétiser en 2005 et qui n'est pas sans soulever un grand nombre de questions. Une mobilisation importante s'est également manifestée cette année autour d'un patrimoine plus immatériel, ayant trait à la mémoire, plus précisément celle de l'esclavage et de l'engagisme. Suite à la visite du directeur général de l'UNESCO, Koichiro Matsuura en février dernier, la question de soumission des dossiers du Morne et de l'Aapravasi Ghat pour une éventuelle inscription sur la liste du Patrimoine mondial, a encore fait l'objet de surenchères politiques. Maurice affirmant que les deux dossiers devaient être soumis en même temps, alors qu'il restait, de toute évidence, beaucoup plus de travail à effectuer sur celui de l'Aapravasi Ghat. Subséquemment, la soumission du dossier du Morne se voit une nouvelle fois mise en question avec la présentation d'un plan de développement touristique par la famille Cambier, qui possède une grande partie des terres se trouvant sur cette montagne décidément très convoitée. Au-delà de la considération économique, jusqu'ici prépondérante, d'autres paramètres sont, cette année, venus s'imposer comme faisant partie intégrante et tout aussi importante du fameux "développement". Considérations identitaires, sociales et environnementales devront désormais, plus que jamais, être pleinement prises en compte...

Le renouvellement de la faune et la flore marine…

La régénération des ressources vivantes dans certaines zones du lagon est à mettre au chapitre de grandes satisfactions du côté des autorités environnementales. La décision gouvernementale d'interdire l'extraction de sable en octobre 2001est aujourd'hui interprétée comme une mesure qui, après trois ans, est venue "rapporter ses fruits". Le renouvellement de la faune et la flore dans les régions telles que Poudre d'Or, Mahebourg, Grand-Gaube and Grande-Rivière-Sud-Est est en effet visible. Les officiers de l'Environnement et ceux des Fisheries ont soumis un premier rapport préliminaire au terme de quatre "ecological surveys" dans les zones concernées. Le premier constat fait état de la présence de plusieurs d'espèces animales, de coraux et de végétaux, principalement des algues. A Mahébourg, par exemple, les coraux ont pris forme, la végétation s'est répandue, permettant aux concombres de mer, crevettes et autres espèces de refaire leur apparition. Cependant, le processus de régénération, comme indiqué par les experts, sera "lent et complexe". "In Indonesia, it was found that after the temporary ban on sand mining was made effective last year, local fisherfolk have been slowly experiencing a slight return in their catch. However, the process has been very slow for it will take the ocean environment a long time to recover", précise le rapport. Il s'agira maintenant de mettre en place un exercice de "monitoring" pour assurer que le processus de poursuivre de façon naturelle. Le ministre de l'Environnement, Rajesh Bhagwan, n'a d'ailleurs pas manqué de faire ressortir dans sa dernière conférence de presse-bilan la satisfaction qui anime "ceux qui ont eu le courage de prendre une telle décision à l'époque (ndlr: l'arrêt de l'extraction de sable)". La situation, rappelle-t-il, aurait pu devenir irréversible. "C'était une véritab bombe à retardement. Ti bizin pran bann mesures pour désamorce li", avait-il déclaré à Week-End. Il reste à savoir si le gouvernement saura mettre en place un programme de contrôle et de surveillance pour permettre à la faune et la flore marine de se regénérer en toute quiétude lorsqu'on connaît les abus qui interviennent autour de l'île en toute impunité. Gageons que d'autres mesures seront prises pour que les dégâts déjà causés à l'écosystème et dans les zones du littorale, déjà minées par le problème d'érosion, ne retrouvent pas, demain, face à une situation "irréversible" !  

Le Week 26 Decembre 2005