Voyage au bout de la pollution


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Polluer veut dire souiller ou profaner. Pollution industrielle, individuelle, attractive ou visuelle, nous passons notre temps à souiller et profaner cette terre dont nous ne sommes que les locataires. L'inconscience qui nous caractérise est tout simplement effrayante.

La saleté

Nous avons un des meilleurs, sinon le meilleur, ministre de l'Environnement que notre île ait connu. Pas de poudre aux yeux mais des actions concrètes. Et pourtant, sous certains aspects, cette île n'a jamais été aussi sale ! Une promenade quasi quotidienne à vélo de Curepipe à Mare-Longue m'a cruellement illustré ce problème. Ces incursions quotidiennes m'ont aussi appris qu'indépendamment de la saleté visuelle, il y a aussi une pollution plus discrète pour les yeux mais non moins dramatique. Puisque nous ne semblons pas nous soucier pour notre propre bien-être de notre environnement, allons y gaiement encore une fois du couplet concernant le tourisme. Le petit bout de chemin entre La Marie (début du drame) et la Mare-Longue est emprunté chaque jour par des milliers de touristes !

Ce trajet est donc la porte d'accès incontournable vers l'exotisme forestier des hauts de l'île. Le drame visuel commence juste près de Bassin-Anglais - ou plutôt ce qu'il en reste puisqu'une gigantesque plantation d'authuriums a complètement bouffé l'environnement arboricole qui s'y trouvait. Là, dans les canaux qui longent la route, la densité de plastique au mètre carré est effrayante. On y retrouve à peu près tout ce qui est consommé par un passager moyen dans un autobus. Pour une raison très simple : avant de rentrer au garage, les autobus "vidangent" dans un endroit discret. Dahi, Sunny & Co. finissent ainsi sur la route après quelques vigoureux coups de balai du contrôleur qui fait ainsi oeuvre utile pour la compagnie qui aura moins d'ordures à stocker, donc moins d'argent à dépenser. Un peu plus loin, le drame est d'origine individuelle. Depuis quelques années des petites maisons ont été édifiées d'un côté de la route. On habite d'un côté et on jette les ordures de l'autre côté puisqu'il n'y a personne. Normal non ! Les champs de cannes sont ainsi ornés de sacs plastique et de boîtes de toutes sortes.

On entre ensuite dans la pollution dite de "déversage". Mare-aux-Vacoas et ses environs ont l'avantage d'être discrets. La végétation est tenace et "recouvreuse". C'est là un des domaines de prédilection des camions pirates d'évacuation. La moindre contre allée, le moindre sentier est parsemé de déchets de construction et d'ordures visiblement évacuées par camions tant les tas sont imposants. Et cela sur plusieurs centaines de mètres. Là, comme dans les périphéries, la nature se transforme en dépotoir public. On y trouve carcasses de télévision, fours, réfrigérateurs tampax, couches culottes, vieux vêtements, chaussures, lits rouillés, etc… La provenance de certaines de ces ordures sont retraçables. Une traçabilité qui, dans beaucoup de cas, permet de remonter jusqu'au coupable. Dans un caniveau, une chaise et un parasol envahis par les lianes. Probablement un "trapeur de Go" qui, une fois le chantier routier terminé, a cru bon laisser sur place ses deux instruments de travail…

Place ensuite à la pollution olfactive des déchets organiques. Des filtres de La Marie jusqu'un peu après Mare-aux-Vacoas plâne de façon épisodique une odeur fétide. Où faut-il chercher ? Tout simplement dans les cours d'eau. Généralement recouverts de végétation, ils offrent une protection visuelle à toute épreuve. On y déverse donc joyeusement toutes ces carcasses d'animaux d'abattage (légal ou illégal). En deux occasions, j'ai vu des chiens errants sortir de ces ruisseaux traînant dans leurs gueules des morceaux de carcasse en putréfaction.

Ce constat horrible à Mare-aux-Vacoas pourrait être fait aux quatre coins de l'île. Arrêtons de nous voiler la face. Notre île est devenue aujourd'hui une gigantesque poubelle qu'on a de plus en plus de mal à cacher. Cette île est sale, salie par des habitants qui s'en foutent ! Combien de fois faudra-t-il répéter que la protection de l'environnement n'est pas l'affaire des nettoyeurs mais d'abord celle des citoyens. Et les citoyens, dans ce domaine comme dans d'autres, s'en soucient peu ou pas. Les tas d'ordures ne gênent pas leurs regards tant qu'ils ne sont pas chez eux. Donc, on les évacue dans la nature. On pourra ouvrir ici le plus grand ministère de l'Environnement du monde, rien n'y fera tant qu'on n'aura pas changé les mentalités et les comportements.

Pourquoi ne pas carrément essayer la prison pour les pollueurs ? Je verrai bien quelques-unes de nos entreprises de nettoyage ramenant dans leurs camions, le soir au dépôt, un certains nombre de pollueurs comme les chiens errants du docteur Shuja ! En attendant, je pensais à changer les noms des Securiclean, Maxiclean et autres en "Mentaliclean ou Spiriclean"…

La laideur

Heureusement que Mark Twain ne voyagera jamais plus chez nous car il ne reconnaîtrai probablement pas ce petit coin de paradis qui aurait, selon lui, inspiré le créateur.

Indépendamment de la saleté évoquée plus haut, le problème de la laideur ambiante nous interpelle un peu plus chaque jour. Laideur architecturale d'abord, issue du laisser-aller des autorités concernant l'absence totale de plan d'occupation des sols. L'absence de réglementation dans ce domaine et l'indiscutable et la coupable manipulation des autorités en matière de permis laissent le champ libre à l'appétit illimité des promoteurs et au quasi n'importe quoi en matière esthétique.

Le dernier en date des morcellements en zone dite sensible est une insulte au bon goût et à l'occupation élégante et harmonieuse des sols de ce pays. Ce n'est hélas que l'illustration (comme à Mare-aux-Vacoas en ce qui concerne la saleté) de la cacophonie dans ce domaine. Jugez en plutôt : les ex-salines sont en face du London Supermarket en plein milieu de Rivière-Noire. Cette dizaine d'arpents de terrains auraient pu faire l'objet d'un découpage harmonieux sur lequel se serait greffé un cahier des charges rigoureux permettant à cette zone résidentielle de maintenir un semblant de cohérence d'occupation des sols. Mais pour ça, il aurait d'abord fallu que la loi l'exige, et qu'ensuite le propriétaire du terrain s'implique d'avantage dans le projet en ayant le souci de l'esthétique et de l'hamonie des lieux. On a préféré semble-t-il privilégier l'argent facile en découpant au carré des portions de terrain relevant plus de cages à lapins que d'autres choses. Venez greffer là-dessus ce n'importe quoi de certains architectes et vous aurez la dimension du massacre. Aucun espace vert. Pas la moindre velléité de plantations d'arbres. Rien, trois fois rien. Si ce n'est un exercice de découpage au carré privilégiant avant tout les sacro-saintes roupies sonnantes et trébuchantes. Et bientôt un désert de béton abandonné aux fantaisies individuelles. Le "saccage" de notre sol est peut-être la forme de pollution la plus grave parce qu'elle est irrémédiable. Dans le cas de Rivière-Noire, c'est toute la zone qu'on dévalue. L'ensemble urbain sera encore moins beau pour ne pas dire plus laid puisque dans ce pays nous sommes réduits à limiter seulement ces dégâts !

Ailleurs, à Souillac, c'est la maison historique de Robert Edward Hart qu'on démoli sans autre forme de procès que la décision d'un fou en mal d'initiatives. Dans certains pays, cette décision lui aurait coûté une corde bien solide et un noeud coulant. Mais on est à Maurice.

À Curepipe, ce marché est toujours là pointant vers le ciel son dôme infame, repoussant de laideur et de saleté. À Poste-Lafayette, là où il y avait encore un semblant d'harmonie de volupté et de verdure, un homme a jugé bon de construire, sur la plage trois étages de béton, là où il aurait fallu se fondre le plus possible dans la nature. À Pointe-aux-Roches, dans le Sud, un immense "view point" en béton domine les rochers comme une insulte aux récits qu'il surplombe. Un peu plus loin, un kiosque pour béton symbolise le produit cauchemardesque d'un urbaniste qui a trop bu et pas assez étudié. Cent mètres plus loin, une sorte de banc public étale des carreaux céramiques de couleur bleue sur la plage. Une vraie salle de bains en plein air ! On pourrait comme ça à l'infini citer des exemples pour illustrer l'enlaidissement urbain de notre île.

Les fumées des automobiles

Le Père Noël va-t-il m'apporter un masque à gaz ? C'est en tout cas ce que je lui ai demandé en priorité… L'autre jour, je passais sur la route du littoral à Grand-Baie et je croissais un groupe de touristes en goguette. Au même moment passe un autobus qui, dans une reprise foudroyante, lâcha une immense boule de fumée noire qui enveloppa totalement le petit groupe.

J'entendis alors une petite voix demander : "Papa, elle est où la mer ?"… Plus ça change, plus ça empire dans ce domaine. Tous les véhicules diesel sont devenus de formidables engins pollueurs. Voitures, 4 x 4, bus et camions sont aujourd'hui dans le même panier. Ben Laden pourrait se cacher à jamais au sommet des montagnes de Tora Bora si il pouvait disposer de tels puissants rideaux de fumée ! Là encore, la coupable indifférence des propriétaires individuels et des compagnies d'autobus donne la mesure du "je m'en foutisme" ambiant.

La pollution industrielle

On l'a vue récemment. Les petits malins polluent joyeusement tant qu'ils ne sont pas découverts. Lorsqu'ils le sont, ils prétendent alors que leur système d'épuration vient de tomber en panne. Ben tiens ! Et que la pollution occasionnée ne date que de quelques jours. Dans beaucoup de cas, on constate que ces systèmes sont des trompe-l'oeil seulement capables de jeter de la poudre aux yeux des autorités et de donner un certificat de bonne moralité écologique. Pendant très longtemps hélas, nous avons fermé les yeux sur ce type de pollution en tombant dans le panneau de ceux qui déclaraient que la situation financière de certaines usines ne leur permettait pas d'installer les systèmes adéquats ou brandissait alors le spectre de la fermeture de l'usine et du chômage. Rivières et lagons continuent d'être la proie d'eaux usées qui vont bientôt y faire mourir toute vie si on n'y prend garde.

Le plastique

Arrêtons-nous un instant sur la pire forme de pollution visuelle. Promenez-vous dans un lagon auprès d'une plage publique un dimanche après-midi. Vous y verrez parfois autant de bouteilles et de sacs en plastique que de coraux sur la plage. Ajoutez à ça les horribles et non moins sinistres conteneurs de fast-food et vous aurez complété le tableau plus noir que noir de la situation de l'environnement à Maurice. Le Tigre est sale et il pue…

I had a dream !

L'autre soir, allongé dans l'herbe, je regardais les étoiles en me demandant si les extraterrestres savaient que l'Ile Maurice était aussi sale ? Je m'endormis ainsi et rêvais d'une île où tout ne serait qu'harmonie et beauté, où tous les véhicules fumigènes seraient mis à la casse, où la bonne vieille tante de bazar aurait remplacé l'infâme sac en plastique, où les petits poissons ne nageraient plus en se bouchant le nez, où les lièvres ne tomberaient plus nez à nez avec des tas d'ordures dans la forêt, où on ne jetterait plus sa boîte de cigarettes par la fenêtre de sa voiture, où on ne considerait plus la terre comme une poubelle et l'océan comme son annexe. Et où l'on pendrait tout simplement haut et court tous les pollueurs capturés.

Mais hélas, ce n'était qu'un rêve…

Jean-Pierre LENOIR

L'Express 26 decembre 2001