Menace contre le prix garanti du sucre


Retour: Nouvelles Locales

La menace sournoise qui pèse contre le prix garanti pour le sucre exporté par les pays producteurs du groupe d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) semble se préciser à l'approche de l'échéance du 14 juillet dans le calendrier établi pour la réforme du Régime Sucre de l'Union Européenne. Le Protocole-Sucre traverse une des étapes les plus cruciales de ses trente ans d'existence. Face à ce grave danger, le ministre de l'Agriculture, Nando Bodha, qui participait au sommet des ACP à Maputo en fin de semaine, a enclenché, de concert avec ses autres collègues ACP, les premières étapes de la riposte face à la tentative de réduire le prix garanti du sucre dans la fourchette de 30 à 37%. En parallèle, le conseil des ministres de vendredi misait sur une série d'initiatives diplomatiques et politiques sur le plan international en vue de sauvegarder l'une des dernières citadelles du marché préférentiel, notamment les acquis du Protocole Sucre. Avec le retour au pays, hier soir du ministre de l'Agriculture, l'in devrait s'attendre à une série de consultations au plus haut niveau, soit avec le Premier ministre, Paul Bérenger, en vue de préciser les derniers détails de l'offensive sur Bruxelles au cours de la première quinzaine de juillet. Mais le mot d'ordre lancé par les ACP est que toute modification au Protocole Sucre équivaudrait à un acte de mauvaise foi de la part de l'Union Européenne. Les moins pessimistes affirment que la partie est jouable avec un traitement de parité de la part des Européens, dans la mesure où la réforme du Régime Sucre s'avère incontournable. Il faudra également tenir compte du fait que les ACP peuvent bénéficier du soutien d'alliés au sein de l'Union Européenne.

"En marge des délibérations du quatrième sommet des chefs d'État et de gouvernement des pays ACP, nous avons entrepris des démarches d'urgence pour faire adopter une résolution sur le sucre ACP. Le travail a porté ses premiers fruits en terme de sensibilisation de l'ensemble des ACP aux problèmes spécifiques des pays producteurs de sucre. Force est de constater qu'avec les précédentes réformes engagées dans le domaine agricole par l'Union Européenne, que ce soit pour le beurre ou encore la laine, la disparition des marchés préférentiels avait été supplantée par des exportations venant respectivement de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie. Pour le sucre, les 1,6 million de tonnes des ACP représentent une quantité négligeable par rapport à la production de l'Union Européenne ou encore du Brésil, qui n'attend que pour prendre avantage des nouvelles conditions du marché aux dépens des ACP", a déclaré, hier, à Week-End le ministre Bodha.

" Far too much ! "

Ainsi, après une analyse des nouvelles donnes du marché sucrier avec la menace d'une réduction du prix garanti de l'ordre de 37% au cours de la période 2005 à 2007, la décision fut prise par consensus de confier au Premier ministre de Fidji, Laisenia Qarase, la responsabilité de monter en première ligne lors du sommet de Maputo pour défendre le dossier. D'entrée de jeu, le porte-parole des ACO devait soutenir que " any significant changes to the present Sugar Protocol arrangements will be in bad faith by the European Union ".

Les ACP ont également stigmatisé l'envergure de la réduction du prix garanti évoquée et les conséquences catastrophiques sur les économies concernées. "The magnitude of the proposed price reduction is far too much and will have a catastrophic effect on the economies of country's like Fiji", devait soutenir le Premier ministre de Fiji. Il devait aussi mettre l'accent sur le caractère solennel de l'engagement pris lors des négociations sur le Protocole- Sucre. "The European Union he said has made a legal commitment that it will safeguard the benefits of the Sugar Protocol. The European Union cannot now renege on this solemn undertaking" devait-il s'appesantir.

Les Etats-membres du groupe ACP s'élèvent contre toute tentative de l'Union Européenne d'adopter des pratiques discriminatoires au chapitre de la compensation représentant 50 à 60% de la baisse du prix garanti. " In any revision of the EU Sugar Regime, parity of treatment must be provided to the ACP Sugar Protocol suppliers as it provides to farmers in the EU's outer most regions. Any discrminatory attempt against ACP sugar cane producers would be unacceptable because it goes against the spirit and letter of the Sugar Protocol and the Cotonou Agreement," a fait ressortir le principal porte-parole des ACP.

Traitement paritaire

De son côté, le ministre Bodha trouve que "la réalité des régions ultra-périphériques s'apparente davantage à celle des pays producteurs de sucre. Nous allons nous battre pour obtenir un traitement paritaire en terme de compensation car une réduction du prix garanti sans compensation serait une situation invivable pour Maurice et les autres producteurs ACP". Il devait aussi mettre l'accent sur la nécessité de poursuivre la réforme de l'industrie sucrière déjà enclenchée à Maurice.

L'un des points contenus dans la résolution adoptée lors du sommet de Maputo, jeudi après-midi, concerne la demande formelle pour une compensation. " Conscients que la Commission Européenne soumettra prochainement des propositions en vue d'un réexamen du régime de la Communauté Européenne relatif au sucre (…) demandons que, dans l'éventualité d'une réduction de prix, une compensation en bonne et due forme soit accordée aux Etats ACP bénéficiaires du Protocole relatif au sucre et de l'initiative TSA, à l'instar des agriculteurs européens, au titre du Fonds Européen d'Orientation et de Garantie Agricole (FEOGA) et non dans le cadre du FED qui est destiné à financer le développement à long terme " note la résolution.

D'autre part, le président des ACP, Joaquim Chissano a pris l'engagement lors du quatrième sommet d'entamer un certain nombre d'initiatives sur le plan diplomatique et politique au niveau de Bruxelles. " Au terme des consultations engagées au Mozambique en fin de semaine, le président du groupe ACP transmettra des correspondances officielles et des messages personnels au sujet des appréhensions des ACP à une série d'autorités compétentes à Bruxelles, soit les commissaires européens, les membres du Parlement Européen, des membres du Conseil européen et les chefs d'État et de gouvernement des 25 États membres de l'Union Européenne ", a confirmé le ministre de l'Agriculture.

Par ailleurs, une cellule de crise comprenant les représentants de Maurice pour la région Afrique, de Fiji pour celle du Pacifique et de la Guyane pour les Caraïbes devrait être mise sur pied pour coordonner le plan de travail face à cette étape cruciale pour le Protocole Sucre. L'ambassadeur mauricien à Bruxelles, Satiawan Gunnessee, s'est vu confier la responsabilité d'assurer cette étape initiale dans une ultime tentative de survie de la teneur fondamentale du Protocole Sucre, soit le prix garanti.


Radioscopie de l'industrie sucrière
Le potentiel de production sucrière est de l'ordre de 610 000 tonnes annuellement avec une consommation moyenne de 43 000. Les exportations vers l'Union Européenne se répartissent comme suit : 491 030 tonnes sous le Protocole Sucre et 82 000 tonnes sous l'European Union Special Preferential Sugar.
Le poids de l'industrie sucrière est de 7% du Produit intérieur Brut (PIB) et avec quelque 24 000 emplois directs. Une analyse des " Implications of the Reform of the European Sugar Regime " note que " the government of Mauritius is deeply concerned by any developments within or around the current EU sugar regime which might adversely impact on either the volume of preferential access granted to sugar exports from Mauritius or the price paid for the sugar exported to the European Union ".
L'analyse rappelle que " in Southern African terms Mauritius is a relatively high cost sugar producer. According to the EU Court of Auditors production costs in Mauritius are double those of Malawi, Zimbabwe and Swaziland. According to the EU Court of Auditors sugar production in Mauritius would not be profitable at world market prices. Mauritius is thus heavily dependent on the continuation of access of high priced EU sugar markets ". Le document mentionne les efforts de réforme déployés par Maurice depuis ces dernières années en vue de rationaliser la Milling Capacity avec la réduction prévue du nombre de sucreries de 14 à 8 et une compression de la main-d'œuvre dans la fourchette de 20 à 25%.
La menace d'une réduction du prix garanti ne vient que compliquer une situation difficile pour Maurice. En effet, la presse internationale note que " Among the reforms being considered are cutting the guaranteed sugar price of $765 per ton by one-third between 2005 and 2007; and, reducing the amount of sugar EU farmers can produce - or the sugar quota - from the current level of 17.4 million tons to 14.6 tons a year ".
Par ailleurs, le tableau publié plus loin donne une indication des répercussions sur les différents pays producteurs à différents paliers de prix offerts par l'Union Européenne. Ces hypothèses ont été puisées du Sugar Bulletin du mois de la Napier Brown & Company Limited.
Bérenger écrit à Chirac
Le Premier ministre, Paul Bérenger, adressera en début de semaine un message personnel au président français, Jacques Chirac, en vue de solliciter son soutien et celui de la France en faveur des pays producteurs de sucre du groupe ACP face à cette réduction substantielle du prix garanti. Ce choix n'est pas le fruit d'un hasard mais s'inscrit dans une logique diplomatique bien déterminée et calculée. Il est un fait que la France est un des pays européens qui devraient montrer de sérieuses réserves face à ces propositions.
" Final approval needs to come from the EU's 25 member states. And the cuts are likely to face stiff resistance from France, Germany and other sugar-producing powerhouses that have grown accustomed to the EU's generosity and would lose out under the reforms ", souligne la presse internationale. Les spécialistes du dossier de l'Union européenne ajoutent que d'autres pays comme l'Italie, l'Espagne, la Grèce, le Portugal, la Finlande et les pays de l'ex-Europe de l'Est en, excluant ceux du Balkan, pourraient faire preuve de sympathie à la cause des sucriers des ACP.
Jugnauth et Bodha dépêchés d'urgence à Bruxelles
Le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, et le ministre de l'Agriculture, Nando Bodha, feront le déplacement à Bruxelles dans les meilleurs délais possibles. Leur mission sera de solliciter un rendez-vous avec le commissaire européen à l'Agriculture, Franz Fischler, en vue de présenter le cas des producteurs ACP dans le cadre de la réforme du Régime Sucrier. À la demande du conseil des ministres, l'ambassadeur Gunnessee tente actuellement de fixer cette réunion.
Cette mission devrait se dérouler au cours de la première semaine de juillet, soit bien avant la date-butoir du 14 pour la présentation des propositions de réforme par le commissaire Fischler au collège des commissaires. Selon le calendrier établi, les propositions de réforme du Régime Sucre seront élaborées sous le commissaire Fischler, qui doit quitter ses fonctions à Bruxelles en octobre prochain. " His successor will therefore have the unenviable task of finding a consensus among 25 EU governments ", note le Sugar Bulletin de Napier Briwn & Company Limited pour le mois de juin.
Sucre : Deux autres rendez-vous
Mercredi prochain, l'assemblée générale de la Chambre d'Agriculture sera l'occasion pour tâter le pouls officiellement de l'industrie sucrière au sujet de la réduction substantielle du prix garanti du sucre. D'emblée, le secrétaire général de la Chambre, Jean-Noël Humbert, a souligné qu'une réduction de 20% du prix en 2005 aura pour conséquence que le prix de la tonne payé aux planteurs de cannes baissera de l'ordre de Rs 3 000 sur les Rs 15 500 pour la récolte en cours. Le ministre de l'Agriculture, qu s'adressera à l'assistance à cette occasion, axera son intervention sur les problèmes de fond qui pèsent sur cette industrie.
De son côté, le Premier ministre, Paul Bérenger, a annoncé la décision du gouvernement de convoquer une importante réunion de tous les Stakeholders, soit des usiniers-planteurs aux petits planteurs. Au cours de cette séance de travail, les autorités comptent faire le point sur la situation dans l'industrie sucrière avec les propositions du commissaire Fischler. Cette réunion devrait être fixée en début de semaine.
Rapport préliminaire du panel de l'OMC prévu en juillet
Le mois de juillet verra également des développements majeurs dans un autre dossier concernant le commerce international du sucre. En effet, le Panel institué par l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) suite aux réclamations déposées par le Brésil, l'Australie et la Thaïlande contre l'Union européenne, devrait soumettre ses conclusions préliminaires le mois prochain avec le rapport officiel prévu pour le mois de septembre. Une des raisons derrière la démarche de l'Union Européenne avec la réforme du Régime Sucre est de Preempt la conclusion du Panel de l'OMC sur le sucre.
Le Brésil se dit confiant quant à la décision de l'OMC en se basant sur les récents Findings de cette même instance contre les subventions américaines sur le coton. " Although they are distinct cases with different judicial elements, the victory in the case of sugar is practically certain, because the arguments put forth by the Europeans are very fragile. The Brazilian victory at the WTO will stop Europeans from exporting large volumes (of sugar), opening an excellent world market for many more exporters, " soutient Pedro de Camargo Neto, un des responsables du ministère de l'Agriculture du Brésil qui a travaillé sur les dossiers du coton et du sucre. Une note véritablement salée pour le sucre en juillet, est-on tenté de dire.

Le Week End 27 juin 2004