Développement touristique intégré: Bel-Ombre, entre terre et mer

 


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Coincé entre la mer et les montagnes du Sud, Bel-Ombre se prépare à vivre la plus grande mutation de son histoire. Jadis refuge de marins, puis domaine de plantations pendant deux siècles, ce petit village tranquille qui a traversé les âges sans encombres, attend aujourd'hui avec une certaine impatience de rentrer dans le vingt-et-unième siècle par la grande porte, celle du développement touristique. Mais les habitants du village sont conscients des embûches et ils ne veulent pas que ce développement se fasse à leur détriment.

Avec ses 2 400 habitants, Bel-Ombre est l'un des villages les plus septentrionaux de Maurice. Situé sur la côte sud sauvage, il a vécu, surtout au vingtième siècle, au rythme des récoltes de cannes à sucre. Mais depuis une décision du conseil d'administration, l'usine à sucre, qui était le moteur économique et social de la région, a fermé ses portes le 21 juin 1999. Aujourd'hui, les cannes à sucre sont pesées à l'usine puis transférées ailleurs. La compagnie sucrière cède peu à peu la place à un développement touristique ambitieux qui va transformer le paysage. Le littoral va accueillir quatre hôtels, un parcours de golf, un lotissement de luxe. La petit route côtière qui sépare le village de la mer va être déviée, la plage sera aménagée et le village devrait accueillir une nouvelle école. Bref, Bel-Ombre va connaître plus de développement en quatre ou cinq ans qu'en cinquante ou même cent ans.

" Nou content développement ", lâche d'un ton laconique la tenancière d'une petite boutique du village, " mais nou pas encore conné bien, bien… ". La première fois qu'ils ont entendu parler de développement touristique dans leur région, les habitants du petit village ont tous été plutôt " satisfaits, contents ". La plupart ont toujours travaillé dans le sucre, aux champs ou à l'usine. Aussi lorsque l'usine a fermé ses portes en 1999 et qu'un nouvel axe de développement était annoncé par la direction de la compagnie sucrière, les gens étaient un peu dans l'expectative. Depuis, 357 employés, pratiquement tous natifs de la région de Bel-Ombre, sont partis à la retraite ou ont bénéficié du Volontary Retirement Scheme (VRS).

Aujourd'hui, 415 personnes (dont 328 ouvriers agricoles) travaillent toujours à l'usine. Ceux du village qui travaillent ailleurs doivent faire des dizaines de kilomètres pour se rendre sur leurs lieux de travail, dans les hôtels du Morne ou dans les bureaux de Port-Louis. Selon Daniel Thomas, Public Relations Officer de la compagnie sucrière, Bel-Ombre, comme toutes les autres propriétés sucrières de Maurice, a été la mère nourricière du village et de la région pendant des décennies. Mais l'usine ne remplit plus ce rôle aujourd'hui. Les hôtels pourront-ils la remplacer ? " C'est ce que nous espérons tous ", confie M. Thomas. A l'usine, on veut garder la tête froide, et confiance dans l'avenir. Dans les champs, on cultive le palmiste et le café, avec la production pour le tourisme en ligne de mire. Mais le nombre d'employés à diminué de plus de la moitié et la transition s'opère inexorablement.

Déchiré entre son passé agricole et un avenir prometteur, Bel-Ombre reste lucide.

" Nous sommes restés en peu en retrait du développement jusqu'à ce jour ", regrette Anand Sola, conseiller du village et représentant de Bel-Ombre au conseil de district, " et nous contemplons tous avec une certaine envie l'évolution de villages comme La Gaulette (à quelques dizaines de kilomètres plus au nord) qui ont bénéficié du développement hôtelier ". Pour M. Sola et ses collègues, on pourra enfin travailler dans la région lorsqu'il y aura ce développement, c'est cela la motivation principale. " Il y aura beaucoup de développement, nous allons rencontrer des étrangers ". Bref, ce sera un vrai paradis…

Encadrer les jeunes

Mais les habitants de Bel-Ombre veulent surtout savoir ce qui va réellement se passer dans leur village et aux alentours. Pour l'instant, personne n'est venu officiellement vers eux. " On entend dire beaucoup de choses sur les hôtels, la déviation de la route, la plage publique, l'école, mais le conseil de village n'a toujours pas été contacté ", se plaint Gyanchand Luchoomun.

La même incertitude plane au sein de l'association des femmes de Bel-Ombre. " Nous souhaitons avoir des contacts, savoir ce qui va se passer ", insiste Jeannetta Laiguille, présidente de cette association. Mme Laiguille et ses amies cachent mal leur impatience. Employées pour la plupart par la compagnie sucrière, les femmes de Bel-Ombre ont déjà des projets d'artisanat ou de petites boutiques. Elles espèrent également que les jeunes filles pourront intégrer les établissements hôteliers qui verront le jour dans la région.

Mais ces femmes, également mères de famille, sont conscientes que le développement a aussi son revers et va provoquer de profondes mutations dans la région. " Nous savons que les filles vont dans les hôtels pour "danser" ", laissent tomber Eliette Leriche et Antoinette Labonne, " nous devrons donc les former pour les métiers de l'hôtellerie ". Pour ces mères de famille, les spectres de la drogue et de la prostitution se profilent au loin.

Assis à l'abri de l'une des deux seules boutiques de la route côtière, un petit groupe de jeunes oisifs devise sur le temps qui passe. Plusieurs d'entre eux arborent des catogans à la mode. Se sentant observés, ils se fondent rapidement dans la forêt de filaos. Pour Louis Arnasalon, un vieux monsieur membre du club de troisième âge du village, il ne faut pas que Bel-Ombre devienne comme Grand-Baie. " Mais les jeunes vont changer, c'est sûr ", ajoute-t-il d'un air presque résigné.

" Il faudra encadrer les jeunes si l'on veut que les fléaux qui accompagnent le développement ne se déclarent pas à Bel-Ombre ", prévient de son côté M., un jeune fonctionnaire habitant le village, qui désire garder l'anonymat. Déjà, les drogues ont fait leur apparition parmi certains jeunes du petit village et plus particulièrement à Saint-Martin, où le brown-sugar est en circulation, selon notre jeune interlocuteur. Il ajoute : " Par ailleurs, je ne crois pas que les gens ont vraiment conscience de la richesse de l'environnement qui les entoure ".

Compensation

Un homme d'une soixantaine d'années, retraité de la compagnie sucrière de Bel-Ombre, se fait lui aussi du souci pour l'avenir de la région. " Avec le développement hôtelier annoncé, Bel Ombre est en train de se couper de la terre ", regrette cet homme, qui a travaillé pendant quarante ans dans les plantations. Il espère également que les habitants continueront à avoir accès à la mer, de l'autre côté de la route. " Au lieu d'aller dans les champs nos enfants iront dans les hôtels ", dit-il d'un air un peu résigné.

L'inquiétude règne également parmi les pêcheurs. Déjà, la plupart d'entre eux ont émis des craintes par rapport au développement hôtelier annoncé sur les plages sauvages de Bel-Ombre. " Nous avons peur d'être désavantagés par ce type de développement ", insiste l'un d'eux. Ils sont nombreux ceux qui, même sans permis de pêche et poussés par une certaine précarité, vont chercher un cari dans le lagon, chaque jour. Il leur suffit de traverser la route et de longer la plage : le lagon s'étend devant eux, sur des kilomètres. " Les pêcheurs craignent le dragage du lagon pour créer des zones de baignade et de ski pour les touristes ", explique Anand Sola. Au nom d'un groupe de pêcheurs, il souhaite donc que la priorité soit donnée aux enfants des pêcheurs de la région pour l'accès à l'emploi dans les hôtels. Et déjà, l'idée d'une demande de compensation est en train de faire son chemin insidieux, dans leurs esprits…

Mais les habitants de Bel-Ombre refusent de se laisser abattre. " Les forces vives vont réagir, vont rester solidaires, les pères de famille vont sensibiliser leurs enfants pour qu'ils profitent du développement. Nous nous préparons déjà au changement ", garantissent Anand Sola et Gyanchand Luchoomun. " Nos jeunes doivent également se préparer à changer leur mentalité, à accueillir les étrangers qui vont venir ", ajoute Louis Arnasalon.

Déjà, certains villageois se positionnent et se préparent à ouvrir des snacks ou des petits magasins. Le conseil de village, lui, abat ses cartes en faisant ressortir les lacunes des services publics : absence d'abribus ; manque de transport public ; inexistence d'un centre de soins ; excès de vitesse sur la route côtière ; pas de toilettes publiques pour la plage ; un seul taxi opérant dans le village ; pas de terrain de volley-ball ou de boulodrome ; pas de place de marché ; une proclamation de la plage publique qui se fait attendre ; un démantèlement des camps qui n'est pas complet…

De leur côté, les femmes de Bel-Ombre pensent qu'elles pourraient voir enfin la lumière au bout du tunnel, avec le développement annoncé. Elles sont persuadées qu'avec ce développement, la fourniture d'eau sera meilleure, le transport public sera plus régulier et le réseau téléphonique plus performant. " Nous pourrons enfin avoir accès à l'Internet ", espère Jeannetta Laiguille. Mais ses amies et elle restent lucides : il y aura du bon et du moins bon. " Sans qualifications, nos filles pourront-elles prétendre à un salaire et un emploi décent dans un hôtel ", s'interroge Antoinette Labonne. Si pour les femmes de Bel-Ombre, il faut que " quelque chose change ", dans leurs vies, " il ne faut pas, en revanche, que cela se fasse à notre détriment ". " Nous voulons être intégrées. Et nos enfants avec nous, car si nous pâtissons du développement, alors là, il y aura un problème ", laissent tomber Mmes Labonne, Leriche et Laiguille, d'un ton décidé. Et il y a fort à parier qu'elles ne se laisseront pas faire…


Flinders, Telfair et les autres

Les origines de Bel-Ombre remontent à 1765 lorsqu'une concession de 2 200 arpents fut obtenue par Simon Rémirac et Claude de la Roche du Ronzet. L'écrivain Bernardin de Saint-Pierre fut le premier à mentionner l'endroit en 1773, dans son Voyage à l'Isle de France. Le botaniste Nicolas de Céré visita les lieux en 1782. De retour d'Australie, l'explorateur Matthew Flinders y séjourna en 1803.

L'usine de Bel-Ombre fut construite en 1802. La concession de MM. Rémirac et de la Roche du Ronzet fut vendue et elle échut au botaniste Charles Telfair, en 1816. Ce dernier fut le premier planteur à introduire les instruments aratoires et, surtout, le premier moulin horizontal, tout cela à Bel-Ombre. Il créa également de vastes potagers et vergers dans cette région.

En 1833, à la mort de M. Telfair, le domaine de Bel-Ombre fut vendu et les nouveaux acquéreurs créèrent, la même année, la Bel-Ombre Sugar Estate. La nouvelle compagnie possédait alors 8 233 arpents de terres. Plus tard, en 1886, Hajee Jackaria Hajee Ahmed fit l'acquisition de la propriété qu'il garda jusqu'en 1910. Cette année là, James Albert Wilson, Eugène de Rosnay, Edouard Rouillard et Emile Sauzier formèrent la Compagnie Sucrière de Bel-Ombre et rachetèrent la propriété de M. Hajee Ahmed. C'est M. Rouillard qui fut le premier administrateur, sous cette nouvelle ère.

Le groupe Espitalier-Noël a pris en charge l'établissement sucrier depuis 1997. L'usine a finalement fermé ses portes en 1999. Aujourd'hui, la factory area de Bel-Ombre s'étend de Rivière-des-Galets à Case-Noyale en passant par Chamarel. Elle couvre quelque 9 320 arpents. On y cultive la canne à sucre, le palmiste, le café, on y produit des œufs, on y fabrique du charbon de bois et on y élève le cerf. La compagnie sucrière de Bel-Ombre a déjà un pied dans le tourisme avec le restaurant Le Chamarel et les Terres des sept Couleurs.


Aménagement de Bel-Ombre: Le " grand défi " du développement intégré

Le projet de développement touristique de Bel-Ombre a été initié par la Compagnie sucrière de Bel-Ombre. Il concerne une vaste région sur le littoral et sur les flancs de montagne. Le projet comprend, principalement, la construction de cinq établissements hôteliers, un parcours de golf de dix-huit trous, un lotissement de luxe sous le nouveau integrated resort scheme introduit, cette semaine, par le gouvernement et un complexe de chalets, de restaurants et un parcours éco-touristique dans les montagnes. Le projet provoquera la déviation de la route côtière, permettra l'aménagement d'une plage publique et d'autres infrastructures dans le petit village ouvrier de Bel-Ombre.

" Ce projet est un grand défi. Nous voulons faire quelque chose de soigneusement plannifié, qui soit valable pour les vingt prochaines années. Bel-Ombre est l'une des dernières régions encore sauvage de Maurice et nous ne voulons pas mettre en péril le patrimoine naturel ", avance Thierry Rey, directeur de Espral, une société spécialisée dans le développement immobilier et foncier qui a pris la responsabilité du projet d'aménagement de Bel-Ombre. M. Rey explique la genèse du projet, intervenue en 1999, à la fermeture de l'usine. " Sans l'usine, Bel-Ombre serait une région vouée à une mort certaine. Il a fallu imaginer un projet de développement qui coïncide avec la vocation du site ", explique M. Rey.

Les sites qui accueilleront des établissements hôteliers se trouvent entre le village et la Pointe-Citronniers, sur une plage connue sous le nom de Pariaka. La compagnie sucrière de Bel-Ombre s'est associée à deux sociétés hôtelières qui aménageront deux établissements hôteliers : Veranda Hotels et Tropical Paradise, du groupe Food and Allied Industries Limited. Les autres sites seront occupés par trois autres établissements, probablement ceux de Naïade Resorts, d'une société hôtelière étrangère (l'italienne Ventaglio) et de la société mauricienne Bhunjun.

L'un des promoteurs, Jean-Michel Pitot, directeur de Veranda Hotels, espère construire, à Bel-Ombre, un établissement de 140 ou 150 chambres, catégorie quatre-étoiles. M. Pitot se dit très favorable au concept de développement touristique intégré, avec autour de l'établissement hôtelier, un parcours de golf et un site pour l'éco-tourisme. " Il sera important pour les établissements hôteliers qui vont s'installer à Bel-Ombre de vendre l'ensemble d'un domaine qui comprend la plage, le golf et la nature ", insiste M. Pitot.

Le site d'écotourisme se trouvera, lui, à environ 2,5 km dans l'arrière-pays, à flanc de montagne, au lieu-dit Frédérica. La société MTTB-Mautourco souhaite y développer, sur une superficie de 25 arpents, un ensemble de douze chalets de luxe, de tables d'hôtes, avec un centre d'équitation mais aussi, dans la forêt, des ballades à vélo ou à pied.

Situé plus près du littoral, le parcours de golf aux normes internationales sera, quant à lui, accessible aux clients des hôtels mais aussi à ceux du lotissement de luxe prévu aux pieds du Château de Bel-Ombre. Un lotissement qui sera développé, rappelons-le, suivant la formule de integrated resort scheme, afin d'attirer les investisseurs étrangers à acheter des terrains et des maisons à Maurice, sur des sites où ils auront toutes les facilités offertes aux établissements hôteliers.

Thierry Rey se dit très conscient des implications du projet. " Nous sommes très conscients de l'équilibre à préserver ", insiste M. Rey. Mais il affirme qu'il était important de créer un nouveau secteur d'activité dans le sud, " une nouvelle économie ", notamment pour les habitants d'une région encore peu développée. " Nous voulons redonner vie au Sud, de Baie-du-Cap à Souillac, et je peux vous garantir qu'il y a tout à espérer et rien à craindre d'un tel projet ", assure encore M. Rey.

Le projet de développement de Bel-Ombre est un partenariat entre l'Etat et la compagnie de Bel-Ombre. Ce partenariat prévoit notamment que chaque établissement hôtelier devra verser Rs 25 millions pour le développement communautaire de la région. Une incertitude cependant : quelle formule va-t-on trouver pour gérer le fonds et à quoi va-t-il servir exactement ?

Par ailleurs, les letters of intent pour les différents projets devraient être délivrées par les autorités en août prochain. " Mais on attend toujours le résultat de l'étude pour le réalignement de la route, prévu début août ", indique-t-on au ministère du Tourisme et des Loisirs. Les autorités souhaitent que les premiers projets hôteliers démarrent dès le mois de décembre prochain. Si les prévisions sont justes, les premiers établissements devraient ouvrir leurs portes durant le deuxième semestre de 2004.

" Il y aura également un exercice de communication avec les habitants des régions avoisinantes ", précise-t-on encore au ministère du Tourisme.

La route côtière sera déviée à partir de l'école primaire du village, passera derrière l'usine de Bel-Ombre et rejoindra la route côtière au niveau des anciennes maisons des artisans de l'usine. Sur le nouveau tracé, il faudra construire un pont qui surplombera la rivière de Bel-Ombre. La plage publique sera aménagée sur une superficie de quinze arpents, en face du village.


Espace naturel: Les écologistes contre le développement de Bel-Ombre

Ecologistes et militants de la protection de l'environnement ne restent pas insensibles au projet de développement intégré de Bel-Ombre. Ceux que nous avons interrogés se prononcent résolument contre le projet, dénonçant le " recul de l'espace naturel ", la " défiguration des paysages " de ce qui subsiste encore du sud sauvage et authentique de Maurice ou encore " l'illusion enchanteresse du développement ".

Philippe La Hausse, membre de la Mauritius Marine Conservation Society (MMCS) et de Friends of the Environment (FOE) pose d'emblée une question " que beaucoup de Mauriciens se posent ". " Où trouve-t-on aujourd'hui l'île Maurice à l'état naturel ", interroge M. La Hausse. Autrement dit, M. La Hausse estime que l'on va " finir par transformer tous les espaces naturels de l'île ". Il poursuit son interrogation : " où les humains vont-ils se ressourcer ? "

Or, selon lui, la plupart des pays modernes et même nos voisins ont des espaces naturels préservés et vierges. " Les Seychelles ont Aldabra et Madagascar a au moins cinq sites considérés comme patrimoine mondial et où l'homme n'est pas admis, sauf dans des conditions très spéciales ", précise-t-il. Il souligne que si, à Maurice, on a le parc national des Gorges de la Rivière-Noire, en revanche, sur le littoral et dans le lagon les espaces naturels sont extrêmement limités. " Cette partie de Bel-Ombre est une des dernières parties encore sauvages et non développées de Maurice. Il faut donc savoir ce qu'on veut ", déclare M. La Hausse.

Gérard Le Maire, vice-président du Mouvement Républicain (MR), un parti qui prend régulièrement position pour la préservation de l'environnement, se prononce, lui, pour la " préservation de l'espace libre et naturel et des paysages ". M. Le Maire est né et a grandi à Bel-Ombre. Dans le passé, il a combattu plusieurs projets de développement dans le Sud, notamment le projet de téléphérique sur la montagne du Morne.

Il note que le Sud-Ouest est déjà " super occupé ", avec des hôtels, de l'immobilier et des projets de développement à Wolmar, Rivière-Noire, Le Morne. Avec les projets annoncés à La Prairie puis à Saint-Félix et, bien sûr, à Bel-Ombre c'est, selon lui, tout le sud sauvage qui est en train de disparaître à son tour. " On est en train de pervertir un joyau ", proteste M. Le Maire. Il cite la plage sauvage de Pariaka, les montagnes de Val-Riche, les chassés, les forêts de bois indigène, la route de Bassin-Blanc… " Lorsqu'on aura développé cette région, il sera impossible de revenir en arrière ", se plaint-il. Il interroge : " Et dans quelle mesure la plage de Pariaka sera-t-elle toujours accessible ? "

" N'y a-t-il pas d'autres solutions pour donner du travail aux populations locales que celles de détruire de tels joyaux ", interroge M. Le Maire. Il affirme que de toutes façons les salaires des employés des hôtels qui verront le jour à Bel-Ombre resteront " dérisoires ". " Est-ce que les touristes s'attendent à voir des hôtels partout à Maurice ? Il faudrait demander aux 650 000 visiteurs ce qu'ils en pensent ", propose M. Le Maire, visiblement déjà convaincu de la réponse. Selon le vice-président du MR, il ne faut pas que les intérêts des promoteurs, des " possédants " vienne supplanter ceux des villageois et du public en général. " Si l'on se met dans une perspective historique et que l'on regarde ce qui s'est passé et ce qui est en train de se passer, il n'y aura, à ce rythme, plus de plages libres à Maurice ", s'insurge Gérard Le Maire.

De son côté, Yves Pitchen, président de l'Association Art Jonction, souhaite élargir le débat. " Il est important de dénoncer la vision générale de ceux qui, au gouvernement, dans le secteur privé mais aussi dans le public, n'ont plus d'imaginaire et sont occupés uniquement par le développement et la croissance ", soutient M. Pitchen, qui a longuement combattu des projets de développement, notamment touristique, qu'il estimait néfastes. Or, selon lui, depuis une cinquantaine d'années que le concept de développement a été introduit, séparant le monde en " pays développés " et " pays sous-développés " ou " en voie de développement ", " c'est toujours une minorité qui gagne et une majorité qui reste dans la misère ". " A l'époque coloniale, le colon arrivait dans le pays conquis avec de la verroterie et le "sauvage" le laissait, en échange, faire tout ce qu'il voulait. Aujourd'hui, ce modèle perdure mais il a atteint ses limites et on se demande comment des gens peuvent encore gober ces leurres. Il faudrait pouvoir leur dire que ce qu'ils sont en train de vivre ici a déjà été vécu ailleurs", résume M. Pitchen.

Pour le président d'Art Jonction, nous avons, à Maurice ou ailleurs, devant les yeux, les effets néfastes du développement, sans être capables de rejeter ce modèle. Et pour lui, ce qui va se passer à Bel-Ombre n'échappe pas à cette règle. " Je voudrais que quelqu'un vienne me dire où et quand ce développement va s'arrêter et s'il y a un moment où l'idéologie du développement aura réussi à satisfaire les besoins des Mauriciens ", conclut Yves Pitchen.

 

27 juillet 2002 Le Week End