Pointe des Lascars : de l'extraction de sable à l'écotourisme


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Pointes des Lascars et ses plages dorées ont perdu de leur éclat. Confronté à un sérieux ralentissement économique depuis l'arrêt de l'extraction de sable, ce petit village situé sur la côte est de l'île, cherche aujourd'hui une nouvelle voie, une nouvelle activité qui lui permettra de redécoller. Les anciens extracteurs de sable ambitionnent de faire de Pointe des Lascars un village d'écotourisme. Le projet est séduisant : "Mini Waterfront", table d'hôte, "barachois ", boutique artisanale, promenades nautiques… Bref, l'aboutissement de ce projet permettra à plus de 200 familles de" revivre "dans ce petit village où, disent-ils, le temps s'est arrêté depuis la l'arrêt des activités d'extraction de sable.

Le temps s'est-il réellement arrêté à Pointe des Lascars ? "Tout fine changé. La vie n'a plis pareil. Village là-même comment dire ine mort. Développement fine arrêté kot li ti fine commencé. Kit fois si ou vini dans dix ans, partout pou encore pareil. Kot li fine commencé, li fine arrête là-même", témoignent quatre ex-extracteurs de sable qui, assis sous les filaos sur la plage au sable doré de ce petit village côtier, ne semblent guère se préoccuper du temps depuis qu'ils ont arrêté leurs activités. Il y a neuf mois, à pareil moment, cette petite plage, où un nouveau débarcadère est en construction, aurait offert une scène différente. "Là si nou ti encore pé extraire du sable, nou pa ti pou gagne létemps même assizé. Travail ti pou full. Ti pou bizin embarqué, débarqué, allé, vini…"

Les villageois ne sont pas avares de commentaires. "Enfin pou capave rapporte un peu nou bannes problèmes," lancent-ils. Notre guide : le président du Centre communautaire du village et travailleur social connu, Jonathan Beenun. C'est un ex-extracteur de sable. Il a exercé ce métier pendant ces vingt dernières années. Il arrive difficilement à voiler sa tristesse lorsqu'il nous montre du doigt les nombreuses embarcations tirées sous les filaos et laissées, indifféremment, à l'abandon depuis que le gouvernement a décidé de mettre fin à ces activités. "Ti éna 44 bateaux qui ti engagés dans extraction du sable. La plupart reste dormi là-même, parce qui pas capave converti zot pou la pêche. Zot trop grand", dit-il avant que les villageois présents n'enchaînent : "Fer chagrin pou guette ça, mais qui pou fer ? Certains propriétaire ti même investi jusqu'à Rs 80 000 pour construire ène bateau kom ça. Zordi bizin abandonné. Sa ti casse (Rs 200 000) qui gouvernement fine donné près pou fini. Nous fine mette li dans lacaz. Lacaz éna, mais manzé bientôt pa pou éna…"

Un village sans vie

L'extraction de sable, gérée par deux sociétés de coopératives, était pendant ces vingt dernières années une des principales activités économiques du village. Sur les 250 familles, près de deux tiers en dépendaient pour vivre. Ce métier, pour le moins lucratif a permis à de nombreuses familles d'améliorer leurs conditions de vie. Moyennant des revenus de Rs 8 000 mensuellement, ils arrivaient à "roule ménage, arrange lacaz grandi zenfants et envoye zot l'école." Même les jeunes, fraîchement débarqués des bancs de l'école, y trouvaient un "avenir". Rakesh Jhurry, 25 ans, raconte :" Mo fine commence sa travail la à l'âge de 17 ans. Comment mone quitte l'école mo fine commencé. Ti pé gagne mo la vie correctement et pou aide mo famille. Zordi pas trop conné qui pou fer. Mo rode ène ti travail dans construction, mais parfois pas éné. Certains fine alle travaille dans l'usine, mais beaucoup fine arrêté. Pas capave continué. Pas adapté. D'autres fine rode carte pêcheurs, mais encore pé attane. Enfin pas trop conné qui l'avenir pé réserve nous depuis qui gouvernement fine décide pou arrête extration du sable…"

En effet, depuis octobre 2001, tout a changé. Le village "comment dire fine perdi so la vie". Il n'y a plus la même animation. L'ambiance n'est plus la même. La station de transfert de sable, aménagé à l'autre extrémité de la plage, où les activités journalières s'y déroulaient il y a quelques mois, offre un paysage désolant. Elle est déserte. Abandonnée. Sans aucune âme qui vive…

A l'entrée du village, le centre communautaire. Le seul lieu de rencontre où ils sont encore nombreux à s'y rendre pour des parties de "carom", de dominos ou de cartes pour "faire passer le temps" et également pour organiser des réunions. Comme celle qui est programmée en ce mercredi soir. Cette réunion est qualifiée de haute importance pour Jonathan Beenun, car il s'agira de décider du destin, du sort du village et ses habitants qui, depuis neuf mois, sont confrontés à un ralentissement économique inquiétant et font face aussi à des difficultés de réinsertion sociale et professionnelle. "Avec les réunions consultatives que nous avons eues avec les différents partenaires sociaux, dont le Trust Fund for Vulnerable groups, la UNDP (United Nations Development Program) et les autorités gouvernementales, il s'agit maintenant de présenter aux villageois les projets de développement susceptibles de permettre au village de redécoller", explique Jonathan Beenun.

Depuis ces dernières semaines, la Holly Welfare Association (HWA), Organisation non gouvernementale créée au début de l'année par les villageois à travers l'aide du Trust Fund, s'est activée pour remettre Pointe des Lascar sur les rails. Les projets, ils en avaient plein la tête. Mais finalement, ils se sont arrêtés à un projet d'éco-tourisme; projet de développement intégré pouvant permettre d'une part de redémarrer les activités du village et d'autre part, de mettre en application un plan de réinsertion sociale. "Notre salut en dépend. Si nous ne bougeons pas le village va s'enfoncer. Déjà certains sont déjà tombés dans des fléaux sociaux, comme l'alcoolisme et d'autres ont déjà épuisé la compensation du gouvernement. Il nous faudra intégrer tous ceux concernés dans ce projet", soutient le "leader" du groupe.

Un projet séduisant

L'objectif des ex-extracteurs de sable est de transformer Pointe des Lascars en village d'écotourisme. Le défi est certes difficile, mais pas impossible pour Jonathan Beenun. "Les démarches ont déjà atteint un stade avancé. D'où la réunion avec les ex-extracteurs de sable d'aujourd'hui", souligne-t-il. Avec l'aide des autorités gouvernementales, notamment le ministère de l'Environnement et celui de la Pêche, il a en effet décidé de convertir la station de transfert de sable en un "Mini Waterfront", où seront aménagés une table d'hôte, un kiosque, une boutique artisanale, tout en offrant des facilités pour des promenades nautiques.

La Holly Welfare Association compte ainsi relancer un projet de barachois, initié par une société de coopératives de l'est et qui avait été abandonné par la suite. Ce projet devrait générer entre 50 et 75 emplois. "Nos différents partenaires sont intéressés par ce projet. C'est un projet d'écotousrime intégré. Le ministère de l'Environnement a déjà donné son aval pour réhabiliter le site et nous avons également contacté l'Albion Reserach Centre à travers le ministère de la Pêche pour le projet de barachois. La UNDP devrait également nous aider à lancer ce projet d'écotourisme. Nous effectuons actuellement une étude du marché pour le barachois qui sera très probablement géré par une coopérative, tout en permettant aux habitants de Pointe des Lascars de trouver un emploi ", explique le président du Centre communautaire.

Le soutien du Trust Fund est même qualifié de "louable" dans cet élan de faire revivre ce petit village. De nombreuses actions sont actuellement encours pour permettre à certaines famillles de disposer d'un toit sur leur maison, de suivre des cours d'alphabétisation ou encore de se lancer des petites entreprises à travers les facilités du "microcrédit".

Ainsi, après neuf mois d'incertitude, certains ex-extrateurs de sable ne cachent pas leur optimisme aux nouvelles perspectives qui s'offrent au village. "Nous fine gagne un peu l'espoir. Si gouvernement aide nou, pou capave sorti dans nou problème. Au moins nou banne zenfants pou capave éna ène l'avenir dans village ", lance Vijay Lutchmun qui, au départ, n'avait pourtant pas caché son scepticisme par rapport à l'avenir du village : "mo espéré de tout coeur qui ça projet là pou réalisé. Sinon beaucoup pas pou éna chemin sorti après ce qui nou pé vive depuis neuf mois…"

Comme dirait Jonathan Beenun, l'espoir de tout un village repose aujourd'hui sur ce projet d'écotourisme.

 

Le Week End 28 juillet 2002