Entre mémoire et développement: Où va Le Morne ?


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Le Morne est actuellement à la croisée des chemins. Alors que l'on attend toujours la soumission à l'UNESCO de son dossier pour une inscription au Patrimoine mondial en tant que lieu-mémoire de l'esclavage, pas moins de trois projets dits de "développement" viennent également d'être remis sur la table: téléphérique de Francis Piat et projet IRS de Rogers sont ainsi représentés. Mais aussi, en première ligne, le plus récent et ambitieux projet de développement intégré de la Société du Morne Brabant. Faut-il ou est-il possible de faire échec à ces projets ? Sont-ils susceptibles de desservir ou, comme l'avancent certains, capables de faire avancer le dossier auprès de l'UNESCO ? Quelques données pour mieux appréhender le fond des enjeux ici présents.

Pour bien comprendre les données entourant le Morne, il importe de prendre pleinement conscience de la réalité des terres en ce lieu. Qui ont longtemps appartenu en exclusivité à une famille. "En 1811, mon arrière-arrière-grand-père, Policlet Kessler, a racheté l'ensemble des terres de la péninsule du Morne et de ses environs dans une vente en adjudication. À cette époque, personne n'en voulait parce qu'elles étaient infestées par la malaria", affirme Bertrand Giraud, de la Société Le Morne Brabant (SMB). La fille de Policlet Kessler épousera Hugues Cambier. C'est leur fils, Allan Cambier, qui a hérité de la gérance du domaine. Et qui, tout en vivant toujours sur les lieux, a confié la responsabilité de les développer à son petit-fils, Bertrand Giraud.

Une majorité de terres privées

Depuis quelques décennies, plusieurs portions ont été cédées à d'autres intérêts. Des quelque 1 750 arpents que recouvre la péninsule du Morne, environ 400 ont été rachetés en 1986 par le groupe Rogers (du côté de la Pointe Sud-Ouest, en retrait des hôtels Berjaya et Indian Resort), et quelque 300 autres arpents sont devenus la propriété du groupe Beachcomber (avec les hôtels Paradis et Dinarobin).

Sur les 1 000 arpents restants, contrôlés par les Cambier, 367 sont des terres qui appartiennent en toute propriété à cette famille. Le reste est constitué de terres enclavées à l'intérieur de ces terres privées, dont l'État a confié la gestion aux Cambier par des baux à très long terme, portant sur des grazing lands, crown lands et mountain reserve.

Des conflits et divergences ont parfois opposé divers membres de cette famille au sujet de ces terres. Des contestations ont d'ailleurs été logées récemment en cour sur la propriété réelle de certaines parcelles. Reste que depuis 2004, la situation semble être contrôlée par Le Morne Brabant IRS Co. Ltd, un joint venture entre la SMB et la Mauritian Property Partnerships (MPP). Ce consortium, mené par Bertrand Giraud, a donc soumis au Board of Investment, en juin 2004, un projet IRS d'une envergure inédite. Qui prévoit de financer, au coût de près de Rs 5 milliards, avec des partenaires britanniques, un aménagement intégré présenté comme hors du commun. Car s'il y est question de construction de 110 villas individuelles à être vendues à des particuliers, en sus d'un "niche hotel" d'une centaine de places et d'un golf course, c'est dans le cadre d'un plan global d'aménagement du Morne, tant environnemental que patrimonial, que le projet est placé.

Intérêts commerciaux et patrimoine

Il est ainsi question, au préalable, de procéder au reboisement complet de l'ensemble du Morne, en réintroduisant des espèces de la forêt endémique. C'est d'ailleurs l'état actuel de dégradation végétale qui avait, dans un premier temps, motivé la tentative de coupler les Gorges de la Rivière Noire au Morne pour étoffer le dossier présenté à l'UNESCO. Mais le rapport Saliba, commandité par cet organisme, avait écarté cette possibilité, vu la distance entre les deux sites, et fait ressortir qu'il incombait de procéder à une réhabilitation de l'environnement du Morne lui-même.

"Ce n'est qu'après ce reboisement - que nous financerons entièrement - que nous aménagerons nos villas qui sont conçues de façon à être nichées dans la végétation", souligne Bertrand Giraud.

"Il faut savoir que nous détenons déjà, depuis 1998, tous les permis nécessaires pour aller de l'avant avec un projet hôtelier qui aurait à mon sens été une catastrophe", fait-il encore ressortir. Il se réfère ainsi au projet Trochetia, conçu avec des promoteurs allemands, qui impliquait la construction, à flanc de montagne, d'un énorme complexe tout de béton, comprenant 270 chambres, 3 restaurants, un centre de conférence, un club house, un casino et un parcours de golf de 27 trous, entre autres. "Je me suis battu pour faire échec à ce projet qui allait défigurer la montagne. À la place, nous présentons aujourd'hui un projet qui va à l'opposé de ce genre d'aberrations. Nous avons un projet commercial, certes, mais qui peut aussi servir à faire avancer le patrimoine du pays", affirme le promoteur de SMB.

De fait, Bertrand Giraud ne fait pas mystère de l'intérêt, pour son projet, de la reconnaissance de l'image du Morne comme lieu-mémoire et symbole de l'esclavage et du marronnage. "Oui, la valeur patrimoniale que peut acquérir ce site est un argument commercial énorme. Beaucoup de gens choisissent d'acquérir des propriétés en Patagonie, à Java ou Sumatra, parce qu'ils ont le sentiment de contribuer ainsi à quelque chose de valable pour l'humanité. Ici, les frais de syndic vont aussi servir au financement du reboisement. Nous prévoyons également la création du Parcours du Trochetia, fleur symbole de Maurice qui ne pousse qu'au Morne. Nous avons, au fil des années, créé des chemins à travers la montagne, que nous proposons d'ouvrir au grand public, pour leur permettre dorénavant de profiter, pour des randonnées ou pique-nique, de près de 700 magnifiques arpents du Morne. Notre projet inclut aussi l'aménagement, à nos frais, d'une Route d'Interprétation de l'Esclavage, d'un Musée de l'Esclavage et d'un village artisanal à Trou Chenille. Les terres concernées par ce projet sont privées. Nous allons créer un millier d'emplois. Et non seulement nous ne demandons rien à l'État, mais au contraire nous allons donner beaucoup", affirme Bertrand Giraud.

L'État serait-il prêt à tout racheter ?

C'est dans cette optique dite de gain pour les uns comme pour les autres, dit le promoteur de SMB, qu'il a accepté, lors de la visite du Pr Abungu de l'UNESCO il y a un mois, de présenter des amendements à son projet pour rendre le dossier conforme aux normes de cet organisme. La SMB a ainsi agréé à la suggestion du Pr Abungu de ne pas aller de l'avant avec le développement initialement prévu sur une frange couvrant quelque 100 arpents de leurs 367 arpents de terres privées, et de reboiser cette frange qui fait partie de la core zone identifiée par l'UNESCO, celle qui ne doit pas être construite. "Nous avons aussi proposé de rétrocéder à l'État 20 à 40 arpents de terres se trouvant à Trou Chenille, là où le Morne Heritage Trust Fund a décidé de faire ériger la stèle dévoilée le 1er février dernier pour commémorer l'esclavage, terres sur lesquelles nous possédons des baux valides pour encore quatre fois cinquante-deux ans", fait ressortir Bertrand Giraud.

Les promoteurs de SMB, qui ont écrit au Premier ministre depuis le 5 août dernier au sujet de leur projet, ont été reçus la semaine dernière par le ministre du Tourisme, Xavier Duval. Qui leur a déclaré que le gouvernement revoyait actuellement les conditions devant régir les projets IRS.

Reste à savoir quelles sont, à ce jour, les options réelles par rapport au Morne. Elles ne semblent pas nombreuses. D'une part, l'État peut décider de refuser toute construction sur le Morne et enclencher une procédure d'acquisition obligatoire. Ce qui vaudra certainement d'interminables procédures en cour et coûtera des sommes se chiffrant en milliards. L'État mauricien a-t-il les moyens, et la volonté, d'investir autant en ce lieu ? Rien n'est moins sûr. En dépit de tous les discours, le Morne Heritage Trust Fund chargé de veiller sur ce lieu n'a réellement été institué qu'en avril 2004. Et n'a bénéficié que d'un budget dérisoire de Rs 200 000, alors qu'il avait demandé Rs 4 millions…

L'autre option serait d'avaliser le projet apportant le plus de garanties concrètes d'un respect et d'une valorisation de ce site, au profit du plus grand nombre. Concilier mémoire et "développement"; un défi dont on attend de voir comment il sera relevé…


Téléphérique et Rogers IRS toujours en lice
Deux autres projets qui avaient déjà été présentés, et rejetés, au cours des années précédentes, viennent par ailleurs d'être représentés au nouveau gouvernement. Il s'agit d'une part du projet de téléphérique nourri par Francis Piat et Innovative Leisure, qui prévoit, à partir de Trou Chenille, d'amener touristes et Mauriciens au sommet du Morne, où seront aménagés restaurant, boutiques et musée de l'esclavage.
De son côté, le groupe Rogers a soumis à nouveau un projet IRS qui avait été présenté en 2003 et rejeté l'année suivante, car il contrevenait aux règlements de l'UNESCO par rapport à la zone tampon à respecter. Le Cap Brabant Golf Estate and Country Club prévoit l'aménagement de 130 villas, d'un parcours de golf, de trois restaurants et d'un musée de l'esclavage. Ce sur un terrain de 145 hectares regroupant une partie de la plaine du côté sud de la péninsule du Morne et une partie du flanc de la montagne. Ce projet est estimé à Rs 3 milliards.


Dissolution du Board du MHTF
Le Morne Heritage Trust Fund n'a pour l'instant plus de comité directeur. Son président, Bernard Perrine, a soumis au nouveau gouvernement sa démission à la fin du mois de juillet dernier. Les autres membres du Board ont, eux, reçu leur lettre de démission au début du mois d'août. "Je suis satisfait du travail que nous avons accompli avec l'UNESCO et les divers promoteurs, et je laisse à mes successeurs un dossier en très bonne voie", nous déclare Bernard Perrine.

Le Week End 28 aout 2005