Extraction de sable: trois ans après


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L'écosystème marin reprend vie

Une partie de nos lagons reprend de la couleur. C'est ce que démontre l'exercice de suivi mis en place suite à la décision gouvernementale d'interdire l'extraction de sable en octobre 2001. Trois ans après, l'écosystème marin a commencé à reprendre vie. La régénération des ressources vivantes est, certes, un processus lent, mais demeure le signe précurseur du renouvellement de la faune et la flore dans ces régions. Et ce, même s'il faudra attendre plus d'une décennie pour que les zones affectées puissent recouvrir des variations, surtout physiques, causées pendant des années. Mahébourg, Grande-Rivière-Sud-Est (GRSE), Grand-Gaube et Poudre d'Or sont les principaux sites mentionnés dans le rapport préliminaire, rendu public par le ministère de l'Environnement, vendredi après-midi. L'équipe chargée de l'exercice de suivi, mené sur une base périodique, sur les principales zones où les activités d'extraction de sable étaient effectuées, ramène en effet des résultats, a priori intéressant, en ce qui concerne le processus de régénération qui s'opère dans certaines parties du lagon. Les officiers de l'Environnement et ceux des Fisheries ont soumis un premier rapport préliminaire au terme de quatre "ecological surveys" dans des zones spécifiques. "The bold decision taken on the 1st October 2001 to ban coral sand mining in the lagoon is now showing results () It was found that the ecosystem is recovering from the stress of sand mining in the region of Poudre d'Or, Mahebourg, Grand-Gaube and Grande-Rivière-Sud- Est", est-il souligné dans le rapport. Ce premier constat, trois ans après, est considéré comme un signe prometteur quant au refonctionnement du milieu marin. Le rapport s'appuie sur la présence de plusieurs espèces animales, de coraux et de végétaux, principalement des algues, pour étayer ce fait. "Several colonies of various species of live corals could be observed on the sites. Juvenile fish were abundant over the sea grass bed. The water column was clear. From the resultas it is clear that the substrate is being colonized gradually and there is a net improvement in the ecosystem. Regeneration of the ecosystem has already set in", est-il souligné. Les résultats semblent être plus tangibles dans la zone de Mahébourg, se trouvant en dehors de la fishing reserve, en face de l'île aux Aigrettes. Des coraux ont commencé à prendre force, la végétation a commencé à se répandre et les oursins, concombres de mer et autres crevettes ont refait leur apparition. "The lagoon is rather shallow and the main ecosystems are sea grass bed and coral reefs. Several colonies of various species of live corals could be observed. An overall regeneration of the various components characteristics of a balanced marine ecosystem is occuring", est-il indiqué. Le processus de régénération semble être plus lent dans les autres régions. Mais certains signes laissent penser que l'écosystème a commencé progressivement à prendre forme. Les mêmes caractéristiques ont été observés, mais à un stade moins avancé. "Many fish species and shoals of unidentified nature have been found in the seagrass beds and the water column. Numerous Pinna were unevenly distributed in the seagrass beds", signale le rapport. Le problème d'érosion au niveau de certaines zones côtières est également souligné dans le rapport. Les experts estiment que la fin de l'extraction de sable devrait permettre à l'écosystème de recommencer à fonctionner normalement et que "with time, sand will come back on the beaches." Ce processus, ainsi celui de régénération des ressources vivantes dans le lagon, sera "lent et complexe". Les différentes expériences vécues ici et ailleurs poussent les experts à avancer qu'il faudra attendre entre dix et quinze ans pour que l'écosystème soit rétabli de manière naturelle. "In Indonesia, it was found that after the temporary ban on sand mining was made effective last year, local fisherfolk have been slowly experiencing a slight return in their catch. However, the process has been very slow for it will take the ocean environment a long time to recover." L'absence de certains éléments d'informations, nécessaires pour la compilation des données, reste toutefois un handicap selon les experts. "It was found that various information were missing such as current direction and strengh, bathymetry, turbidity, state of the reef, fish catch, shore and immediate environment. Unfortunately there is no baseline available for monitoring of such changes. However, since the changes are very slow, and become evident on after several years, it is not too late to start the monitoring now", recommandent-ils. Il est ainsi recommandé qu'un exerice de "monitoring" débute dès maintenant afin de rester dans les paramètres du concept de développement durable et de permettre la mise en place d'une base de données susceptible d'être partagée avec les petits États insulaires se trouvant dans une situation analogue. Un programme dans ce sens a été élaboré, proposant la participation des deux ministères concernés et celui du Logement et celle du Mauritius Oceanography Institute.


  Bhagwan: "L'extraction de sable aurait pu déboucher sur une situation irréversible" Les résultats démontrant le début d'un processus de régénération dans le lagon témoignent de la justesse d'une décision gouvernementale qui, à l'époque, était loin d'être populaire. C'est l'avis du ministre de l'Environnement, Rajesh Bhagwan, qui ajoute que si les autorités n'avaient pas agi à temps, la situation aurait pu devenir "irréversible." "C'était une véritable bombe à retardement. Ti bizin pran bann mesures pou désamorce li", a-t-il déclaré lors d'un point de presse vendredi. Pour le ministre, le gouvernement prône le concept de développement durable et a fait preuve de volonté politique pour assurer un équilibre entre l'économie, le social et l'environnement. "Finn éna beaucoup protestation et menace manifestation. Nu pa fine cédé parce ki nou ti totalement dans l'intérêt pays ek bann générations futures. Zordi, kan nou guette l'impact ki sa mesure là fine éna lor nu lagon, éna beaucoup la bouche pé fermé et zot fine tombe dans zot propre piège", a-t-il déclaré. Le ministre a cité les projets gouvernementaux mis en chantier pour la réhabilitation des stations de transfert et les projets de développement intégré prévus dans les villages affectés par cette décision, dont Pointe des Lascars. Il a également rappelé que lorsque cette décision avait été prise, un package avait été proposé aux extracteurs de sable en guise de compensation, soit un lump sum de Rs 200 000 ou Rs 5 000 par mois pendant cinq ans.


Projets contestés

  Vingt cas devant le Environment Appeal Tribunal L'Environment Appeal Tribunal (EAT) a du pain sur la planche: au 26 novembre dernier, vingt cas de contestations de permis EIA pour des projets divers attendaient devant cette instance. Des appels logés entre août 2003 et novembre 2004, avec un cas remontant aussi loin que mai 2001. Une structure qui prend une importance grandissante, vu le nombre croissant de projets de développement comportant des aspects jugés contestables. "L'Environment Appeal Tribunal ne tombe pas sous la juridiction du ministère de l'Environnement, mais davantage sous la Justice. Et nous pouvons assurer le public que cette instance fonctionne de façon totalement séparée et indépendante", déclare le ministre de l'Environnement, Rajesh Bhagwan, en réaction à une question formulée dans ces colonnes la semaine dernière. En vertu des nouvelles provisions de l'Environment Protection Act de 2002, c'est en effet la Public Service Commission qui nomme le président de l'EAT, qui doit être un "barrister at law of not less than 10 years standing". Depuis le 25 avril 2003, c'est M. A.R. Hajee Abdoola, Presiding Magistrate de la cour industrielle, qui est à la tête de l'EAT. Initialement nommé pour une période d'un an, il a vu son contrat prolongé en attendant la nomination d'un autre président. De son côté, l'Attorney General nomme les autres membres de l'EAT qui doivent, selon la loi, avoir au moins trois ans d'expérience dans un domaine lié à la protection et à la gestion de l'environnement. Ces membres, actuellement au nombre de quatre, sont MM. Pierre de Boucherville Baissac, Lan Chue Cheong Lan Ping Wing, M. Vaghjee et Rajeshwar Bucktowonsing. La loi prévoit que l'Environment Appeal Tribunal entende et se prononce sur tous les appels concernant les décisions prises par le ministère de l'Environnement par rapport à l'attribution de permis EIA, mais aussi à la révocation ou à la modification de tels permis. Ou encore par rapport à l'émission d'un "enforcement notice, a prohibition notice, a stop order and a variation notice". En d'autres mots, ce ne sont pas seulement ceux qui sont opposés à un projet de développement qui peuvent faire appel à l'EAT, mais également des promoteurs qui ne seraient pas satisfaits des décisions prises par le ministère de l'Environnement par rapport à leurs projets. Depuis quelque temps, les cas se sont multipliés devant l'EAT. Ainsi, au 26 novembre dernier, vingt cas figuraient sur la liste de l'instance, logés entre le 5 août 2003 et le 15 novembre 2004. Sur cette liste apparaît également un cas plus ancien, remontant à mai 2001, logé par P.H.C. Hardy, concernant le projet hôtelier Follies sur l'Ile des Deux Cocos. L'EAT doit encore déterminer, dans ce cas, si l'association Eco Sud peut être acceptée comme co-défendeur. Les projets hôteliers en majorité Sur ces vingt appels, onze concernent des projets hôteliers. On peut relever par exemple le projet d'hôtel à Bel Ombre par Pristine Resorts Ltd, contesté le 15 avril 2004 par M. Jaysharma Jhurry, affaire qui a été fixée au 18 janvier 2005. Les délais entre le moment où une affaire est logée et le moment où un jugement est rendu, sont variables, dépendant de la complexité des cas concernés. Sur ces vingt cas, trois jugements sont attendus avant la fin de l'année, soit le 30 novembre 2004. D'une part, dans l'affaire de travaux dans le lagon entrepris par Mauriplage à Wolmar (cas logé le 2 août 2004 par M. Jean Michel Ricot); d'autre part dans le cas de projet d'hôtel à Bel Ombre par Nereide (cas logé le 12 août 2004 par M. S. Pang Kwan Tung); enfin dans le cas du redéveloppement de la St Louis Power Station par le CEB (affaire logée le 30 avril 2004 par M. A. Deebeely). Les autres affaires continueront à être entendues par l'EAT l'an prochain. La loi ne précise pas toutefois si le Tribunal a les pouvoirs nécessaires pour assurer que des travaux ne soient pas entrepris ou poursuivis pendant le temps où il entend un appel. Certaines personnes font ainsi ressortir le cas de travaux entrepris par un promoteur hôtelier à l'Ouest, qui avait déjà terminé ses aménagements sur la plage et dans le lagon lorsqu'a été prise sur le fond la contestation logée par des pêcheurs contre ces travaux. Dans le récent cas de l'hôtel Voile d'Or à Bel Ombre également, des pêcheurs ont dû faire appel à la cour suprême pour qu'une injonction soit émise interdisant la poursuite de travaux dans le lagon et sur la plage en attendant que soit entendu l'appel déjà logé devant l'EAT. Peut-être des débats à enclencher pour déterminer s'il ne serait pas souhaitable que cette instance dispose de pouvoirs plus étendus.


Entre impératifs du tourisme et de la biodiversité

  La pression monte autour de l'autoroute du sud-est L'autoroute du sud-est, à être construite prochainement pour relier Plaine Magnien et Bel Air, est en ce moment l'objet d'une grosse controverse. Les écologistes s'insurgent contre ce projet qui implique la destruction de 76 000 m2 de forêt dans la vallée de Ferney, qui abrite non seulement onze espèces d'arbres menacés mais également trois espèces que l'on croyait jusqu'ici disparues. De son côté, le gouvernement, qui a mis sur pied un comité technique pour revoir toute la situation, affirme que tout sera fait pour assurer qu'il n'y ait aucune atteinte écologique. En attendant que le rappport de ce comité soit soumis, incessamment, au conseil des ministres, la pression monte. L'autoroute du sud-est est, à l'origine, un projet initié en juin 2000. Ce projet consiste à aménager, au coût de quelque Rs 800 millions, une route de 25 kms de long reliant Plaine Magnien à Bel Air. Ce dans le but de "faciliter le développement économique" de cette région sud-est, et de rendre plus direct et moins long le trajet des touristes entre l'aéroport et les grands hôtels de la côte est. En janvier 2001, le projet obtient son permis EIA. Toutefois, suite à une série de péripéties administratives et juridiques, le contrat ne sera alloué qu'en mai 2004, à une compagnie chinoise. C'est à ce moment, quand est finalement rendu public le tracé de cette future autoroute, que certains écologistes tirent la sonnette d'alarme: sur le tronçon Ferney-Belle-Rive, soit 7.5 kms, ce tracé comprend une boucle qui parcourt tout le pourtour de la vallée de Ferney afin, apparemment, de gagner de l'altitude pour arriver à l'entrée d'un tunnel qui sera percé à travers la montagne. Or, cela implique, selon les écologistes, de raser 76 000 m2 d'une forêt qui a la particularité d'être une des dernières à contenir encore la diversité biologique de Maurice telle qu'elle était à ses origines. On y trouve en effet des arbres qui seraient vieux de 300 à 500 ans, soit datant d'avant l'implantation de l'homme à Maurice. Selon les botanistes, ces travaux impliquent la disparition de100 000 plantes de plus de 1.3 mètre de haut, et l'abattage de 18 000 gros arbres de plus de 30 centimètres de diamètre. Parmi ces arbres figurent onze espèces menacées qui figurent sur la liste rouge mondiale des espèces à protéger à tout prix dressée par la World Conservation Union. Quatre de ces onze espèces sont en voie d'extinction, à savoir le Bois d'Eponge, le Bois Poupart, le Bois Perroquet et le Bois Clou (dont on compte uniquement trois spécimens dont deux sur le tracé de l'autoroute). Qui plus est, une étude récemment entreprise par les autorités, pour pallier au fait que l'EIA ne donnait pas de détails sur les espèces menacées, a permis de découvrir trois espèces qu'on croyait disparues depuis plus d'un siècle: ce fameux Bois Clou et deux espèces de Vacoas, à savoir le Pandanus Iceryi et le Pandanus Macrostigma. Par ailleurs, cette forêt abrite une bonne moitié de la population d'une espèce animale protégée, les crécerelles. Qui sont, entre septembre et décembre, en pleine période de reproduction. Tout cela amène à réagir non seulement les écologistes mais aussi les services de protection de la forêt du ministère de l'Agriculture, qui font parvenir en juin dernier une note au ministère des Infrastructures Publiques concernant les espèces rares et en danger qu'abrite ce site. Entre assurances et inquiétudes Devant ces signaux d'alerte, le Premier ministre décide, en juillet dernier, de mettre sur pied une équipe chargée d'effectuer une étude afin de répertorier les arbres et nids qui sont menacés par les bulldozers. Placée sous la responsabilité du secrétaire permanent du ministère de l'Environnement, cette équipe regroupe des représentants des ministères des Infrastructures Publiques et de l'Agriculture, du Mauritian Wildlife Fund, de l'Université de Maurice et du MSIRI. Son rapport est attendu incessamment pour être soumis au conseil des ministres. Mais certaines voix laissent d'ores et déjà entendre que d'autres espèces en voie d'extinction ont été découvertes sur le tracé. "En tant que ministre de l'Environnement, je tiens à donner l'assurance la plus formelle à la population que toutes les mesures seront prises pour que ce développement n'implique aucune catastrophe écologique", nous déclare Rajesh Bhagwan. Les écologistes demeurent toutefois inquiets. "On parle de transplanter des arbres immenses ailleurs, sans dire comment et où. On parle de déplacer les nids des crécerelles pour les remettre ailleurs, c'est une aberration d'autant plus grande en pleine période de reproduction. On parle de la possibilité de dévier légèrement le tracé là où il rencontre des espèces menacées, alors que les exemples à travers le monde montrent que faire passer une route en plein coeur d'une forêt, c'est ouvrir la voie à la dégradation accélérée du lieu environnant", commente un membre de l'association Nature Watch. Pour cette dernière, la seule solution possible est de changer le tracé de cette autoroute pour la faire passer ailleurs que dans la vallée de Ferney, ou alors de construire un pont. Décision attendue, alors que machines et travailleurs employés par la compagnie chinoise ayant obtenu le contrat, sont déjà positionnés à l'entrée de la vallée. Et alors que Maurice s'apprête, en janvier prochain, à accueillir le sommet des Nations Unies sur le Développement Durable des Petits Etats Insulaires, afin de réaffirmer la nécessité que le monde prenne en compte l'extrême vulnérabilité des écosystèmes et ressources naturelles des Etats tels que le nôtre.

Le Week End 28 novembre 2004