Territoires outre-mer Crise alimentaire à Agaléga

 

 

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Une situation de crise alimentaire sévit à d'Agaléga au point où le groupement Les amis d'Agaléga, une ong instituée à Maurice par les parents des résidents de l'île, est monté au créneau, la semaine dernière, pour donner "quinze jours" aux autorités afin d'y remédier. Ce groupement a annoncé une assemblée générale de ses membres à l'issue de ce délai pour déclencher, "si nécessaire" certaines décisions à l'encontre de l'Outer Islands Development Corporation (organisme responsable de l'administration de l'île), du Resident Manager, des députés de l'île et le bureau du Premier ministre..

M. Mahen Jhugroo, Chairman de l'Outer islands development corporation

(l'OIDC), a concédé, mercredi dernier, qu'il y a effectivement quelques problèmes, mais il en minimise l'ampleur et donnait l'assurance que le Vigilant, de retour de réparations subies en Inde, allait être détourné vers l'île, vendredi dernier, pour y débarquer du ravitaillement.

Selon MM. Laval Soopramanien et Gino Alfred, respectivement président et secrétaire du groupement Les Amis d'Agaléga, de très graves problèmes qui perdurent dans l'île "ont été soigneusement escamotés" lors de la récente visite dans l'île du Premier ministre, M. Paul Bérenger, pour lui faire accroire que tout va très bien. Ainsi, tout en disant apprécier l'attention qu'accorde M. Bérenger au développement d'Agaléga, M. Gino Alfred a déploré que les résidents n'aient pu avoir le temps nécessaire pour le mettre au courant des réalités difficiles auxquels ils ont à faire face. M. Soopramanien a révélé que depuis plus de six mois, il y a un manque de levure avec pour conséquence que depuis trois semaines les Agaléens sont privés de pain, une denrée qu'ils préparent eux-mêmes. Les enfants ne porteraient plus que des biscuits pour le déjeuner à l'école. Certains écoliers n'ont également pas de cartables parce qu'on n'en trouve pas dans l'unique boutique de l'île. Ils doivent ainsi se servir de sacs en plastique.

Selon le groupement, bien que des boeufs sont élevés à Agaléga, les tracasseries administratives pour l'abattage compliquent tant les choses que, lors des festivités du dernier nouvel an, les Agaléens n'ont pas pu mettre un seul morceau sous la dent : "gran fet l'année enn sel boute la vianne pas mem finn capave manzer". Idem pour les boucs dont l'abattage doit obtenir le feu vert des autorités sanitaires de Maurice. "Quant au poulet, on n'a droit qu'à un moitié de volaille". Les Amis d'Agaléga blâment sévèrement l'administration de l'Outer islands development corporation, mais ils montrent également du doigt les trois députés censés représenter leurs intérêts. Selon M. Gino Alfred, ces députés jouent un rôle si efface qu'un d'entre eux a même laissé comprendre lors d'une rencontre "qu'il ne sait toujours pas combien de personnes vivent dans l'île, quel est le nom du bateau qui ravitaille Agaléga et à quel rythme il s'y rend ?" "C'est à peine que ce député sait qu'il y a des humains là-bas", a commenté M. Alfred.

Les Amis d'Agaléga disent accueillir favorablement les projets de développement annoncés dans l'île par le Premier ministre bien que, selon M. Soopramanien, "les résidents veuillent encore connaître l'impact de ces développements sur leur environnement". Le groupement a affirmé avoir sollicité une rencontre avec le responsable du groupe Ireland Blyth pour obtenir des éclaircissements sur le projet d'hôtel annoncé, "mais il n'a pas daigné répondre".

C'est bon que de gros développements arrivent vite dans l'île, toutefois, selon Les Amis d'Agaléga, il y a lieu actuellement pour les autorités de répondre à des attentes plus immédiates. Ces attentes sont les suivantes :

(1) que l'OIDC règle les problèmes alimentaires d'ici quinze jours (2) que la corporation rappelle à l'ordre le Resident Manager de l'île dont la gestion, pour le moment, ne se préoccupe plus de la production et néglige les facteurs humains (3) que des dispositions soient prises pour les Agaléens qui se trouvent à Maurice obtiennent une place, en priorité, sur le Mauritius Pride ou tout autre bateau quand ils veulent rentrer chez eux. Selon Les Amis d'Agaléga, les autorités accordent beaucoup plus d'importance au transport d'essence et de diesel sur ces bateaux qu'aux résidents qui doivent retourner chez eux ou qui doivent y rencontrer leurs parents (4) qu'un médecin, un dentiste et du personnel d'infirmerie y soient postés en permanence dans l'île.

Les Amis d'Agaléga qualifient de "pas mal" la proposition de la mise sur pied d'un Island Council émise par le Premier ministre. Toutefois, en attendant ce Council, ils réclament que deux de ses membres, sinon deux résidents agaléens membres, siègent au sein de l'OIDC pour veiller au bon fonctionnement de cette corporation. De son côté, Mme. Yeline Poulay, a fait un plaidoyer pour que les résidents d'Agaléga aient le même droit que les Mauriciens de devenir propriétaires des maisons qu'ils occupent.


Le Chairman de l'O.I.D.C rationalise les problèmes
Le Chairman de l'Outer islands development corporation, M. Mahen Jhugroo, interrogé par Week-End, n'a pas cherché à cacher qu'il y a effectivement un certain problème alimentaire à Agaléga, mais il a toutefois affirmé que l'ampleur n'est pas aussi grande tel que l'ont présenté les Amis d'Agaléga.
Selon M. Jhugroo, il n'y avait pas proprement de pénurie de levain, mais du fait de l'introduction de l'argent dans l'île, certains résidents se sont lancés dans de petits commerces (des sides business) en fabriquant des pâtisseries. Cela a entraîné une plus grande utilisation de levain avec pour conséquence qu'on en manque maintenant. La situation s'est ensuite compliquée avec l'immobilisation au sol de l'avion Dornier pour plusieurs jours. Néanmoins, toujours selon M. Jhugroo, l'Oidc a pris des mesures pour que le navire patrouilleur Le Vigilant qui rentre de l'Inde après des réparations dévie de sa route pour ravitailler l'île en levain et autres produits de premières nécessités.
M. Jhugroo reconnaît qu'il y a eu pénurie de viande bovine, mais il en a jeté le blâme sur le manque de capacités réfrigérantes à Agaléga. "Nous avons des boeufs qui pèsent plus de 300 kilos alors que la demande pour la consommation ne dépasse pas les 130 kilos…". Mais, a-t-il rassuré, "une telle situation ne se répétera pas pour la Pâques, la fête de la Vierge et la Noël". Pour ce qui est du manque de cartable, le Chairman de l'Oidc trouve la critique méchante dans la mesure, soutient-t-il, "que j'avais chargé spécialement une personne en décembre dernier pour s'enquérir auprès des résidents de leurs besoins, y compris en équipement scolaire. Il n'y aurait actuellement qu'un seul enfant qui n'a pas de cartable…"
Le Chairman de l'Oidc a aussi concédé qu'il y a un problème concernant le nombre de passagers admis sur les bateaux affrétés pour le transport des passagers. Selon lui, les difficultés résultent des obligations internationales que l'île Maurice doit respecté en matière de sécurité en mer. Le IMDG code, auquel Maurice a adhéré dans le cadre de la convention Solace, limite désormais le nombre de passagers à bord des bateaux transportant également des carburants. M. Jhugroo annonce que l'Oidc est en train d'essayer d'obtenir une dérogation temporaire tout en s'arrangeant aussi pour que le bateau de pêche Mazara (appartenant à IBL) aide au transport de carburant (diesel et essence) afin de permettre au Mauritus Pride de véhiculer plus de passagers.
Pour ce qui a trait aux problèmes de santé (les Agaléens se plaignent d'être soignés à coups de Panadol pour les mots de dents) M. Mahen Jhugroo prétend que lorsqu'il y a vraiment lieu de s'inquiéter de l'état d'un résident "on recourt au Dornier et, en cas d'empêchement pour l'avion, les malades sont évacués vers les Seychelles".
Mais, bien que le Chairman de l'Oidc fasse l'effort d'être franc dans ses explications, on ne peut s'empêcher de remarquer que sur la base de ces explications, il y a lieu de conclure que, malgré ses efforts, l'île Maurice moderne ne semble pas avoir maîtrisé la gestion de ses îles éloignées contrairement, par exemple, aux Seychelles. L'histoire du boeuf de 300 kilos qu'on ne peut pas abattre pour satisfaire la demande des résidents est vraiment gros à avaler. Quand on sait qu'il existe des générateurs, sans compter sur les possibilités d'exploitation des énergies renouvellables telle l'énergie solaire, pour alimenter un système de stockage réfrigérant.

Le Week End 29 fevrier 2004