Patrice Legris, directeur de l'AHRIM "Le développement du tourisme se fera plus par la concertation que par l'affrontement"


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Notre invité est Patrice Legris, ancien directeur de la Mauritius Sugar Producers Association et, depuis octobre, nouveau directeur de l'Association des Hôteliers et Restaurateurs de l'Ile Maurice. Dans sa toute première interview, le nouveau responsable de l'AHRIM se livre à une analyse de la situation dans le secteur touristique dont le gouvernement voudrait faire devenir l'un des principaux piliers de l'économie mauricienne.

Commençons par une boutade: vous avez quitté à temps un secteur en difficultés, le sucre, pour un autre promis à un avenir brillant, le tourisme. Les autorités mauriciennes disent vouloir faire du Tourisme le principal pilier de l'économie nationale. Est-ce un objectif facile à atteindre ?

Je crois qu'il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier et penser que le tourisme va solutionner tous les problèmes de Maurice. Tout le monde sait qu'il existe un fort potentiel d'augmentation du nombre d'arrivées touristiques à Maurice. On a pu constater en décembre un accroissement important des arrivées, mais il faudrait que l'économie mauricienne ne repose pas que sur un seul secteur, mais sur plusieurs autres. Il ne faut pas oublier que le tourisme est un secteur extrêmement vulnérable et fragile, et que d'autre part il y a des limites à ce qu'il peut apporter en termes de croissance économique. Pour le bien du pays, il ne faudrait pas que l'économie repose uniquement sur un seul secteur, le tourisme.

Quelle est la situation de l'industrie touristique mauricienne en ce début de l'année 2006 ?

En nous basant sur les chiffres de l'année écoulée, surtout sur ceux de la fin de 2005, nous pouvons être prudemment optimistes avec un accroissement 5.9% sur le nombre d'arrivées par rapport à 2004. L'accroissement de la fin de l'année était surtout dû à l'augmentation du nombre de sièges d'avion pour cette période. Cette augmentation démontre une volonté des autorités d'être plus flexible dans leur approche vis-à-vis de l'accès aérien. En décembre dernier, on a fait coïncider le nombre de sièges avec la demande pour les chambres d'hôtels.

On a enfin réussi à faire coïncider les demandes des hôteliers et les offres de l'aérien. C'est un débat entre les hôteliers et Air Mauritius qui a duré de longues années.

… c'est vrai qu'à partir d'Octobre, les hôteliers ne pouvaient plus accepter de réservations pour décembre faute de place dans les avions. Le problème a été réglé et a donné comme résultat un accroissement conséquent du nombre d'arrivées en décembre. Sans vouloir entrer dans les discussions du passé, nous constatons aujourd'hui à Air Mauritius un état d'esprit extrêmement positif et la compagnie a joué le jeu en Décembre en augmentant le nombre de places, ce qui lui a apporté des revenus supplémentaires. Avec des discussions, une concertation et une vision commune, on peut faire augmenter le nombre d'arrivées et, par conséquent, la croissance touristique.

Peut-on dire que le climat, disons, d'affrontement qui existait autrefois entre les hôteliers et Air Mauritius est chose du passé ?

Je suis nouveau à l'AHRIM et je peux constater que depuis le mois d'Octobre dernier, les relations entre Air Mauritius et les hôteliers sont cordiales. Il existe des forums de discussions où nous pouvons échanger nos points de vue. Des actions communes seront prises probablement dans les semaines et les mois à venir. Nous avons une vision commune pour un certain nombre de dossiers et attendons de les voir se concrétiser.

Vous êtes d'une prudence très diplomatique, Patrice Legris. Le gouvernement a annoncé la venue de plusieurs nouvelles lignes aériennes à Maurice. Est-ce que le fait d'ouvrir l'accès aérien va automatiquement régler tous les problèmes du tourisme ?

Je vais résumer le problème de l'accès aérien en trois points. Le premier étant bien sûr le nombre de sièges disponibles en fonction du marché existant et à venir. Il y a ensuite le fait que les tarifs aériens locaux sont élevés par rapport à d'autres destinations concurrentes et une certaine dose de compétition est souhaitée. Ceci dit, tout en soulignant qu'Air Mauritius demeure le partenaire privilégié du tourisme mauricien et nous devons nous assurer qu'elle continue à jouer un rôle important dans l'équation. Troisièmement, il faut que l'on puisse arriver à concilier croissance et qualité.

Mais il n'y a pas que le prix de l'accès aérien qui soit élevé, ceux des hôtels le sont également. Est-ce qu'il ne faudrait pas également se pencher sur une baisse de la tarification hôtelière ?

Il faut tout d'abord comparer ce qui est comparable. La qualité de nos hôtels, de leurs prestations, de leurs services, de nos plages peuvent se comparer avec ceux des meilleurs hôtels de destinations similaires et de ce point de vue nos tarifs ne sont pas plus élevés qu'ailleurs. Deuxième élément, très important, c'est quand les tarifs de nos hôtels sont les plus élevés, en période de pointe, que ces hôtels sont remplis. Troisièmement, les prix sont intrinsèquement liés à la demande du marché, qui guide de manière directe nos tarifs.

Avec la multiplication des lignes aériennes, qui va amener la concurrence, le prix du transport va forcément baisser. Est-ce que les tarifs hôteliers ne seront pas forcés de suivre ce mouvement ?

Il y a déjà compétition au niveau des hôtels et il n'existe pas à Maurice une seule chaîne ou groupe qui contrôle les prix qui, je le souligne encore, dépendent du marché. Les tours operators étrangers trouvent que comparé à d'autres destinations similaires, le prix de l'aérien sur Maurice est plus élevé qu'ailleurs, probablement en raison d'un manque de compétition. Il faudrait qu'il existe au niveau de l'aviation la même compétition que celle qui existe au niveau des hôtels. Il faut de la compétition certes, mais tout en restant dans la même gamme qu'aujourd'hui. Il est important de souligner que si nous voulons garder un tourisme de qualité, il faut établir une balance et ne pas tomber dans les very low cost flights avec des touristes qui ne correspondent pas à la vocation de la destination. Face à la compétition sur certaines lignes, Air Mauritius a amélioré son produit, sa compétitivité et sa gestion et s'en sort encore très bien. La dose de compétition doit venir stimuler les opérateurs, réduire les coûts mais tout en gardant en tête l'obligation du maintien d'une certaine qualité au niveau des prestations.

C'est au gouvernement d'établir le niveau de qualité des prestations ?

C'est une question qui concerne tous les opérateurs qui ne veulent pas avoir des very low cost airlines et des hôtels très haut de gamme. Il y a un besoin de réflexion sur l'avenir pour une approche concertée. De gros efforts sont faits de part et d'autre par le ministère du Tourisme, la MTPA, Air Mauritius, les opérateurs et l'AHRIM pour une concertation. Les prochaines assises du Tourisme nous fourniront une plate-forme où ces questions, ainsi que d'autres, pourront être abordées.

Que pense l'AHRIM de la récente multiplication des projets hôteliers et des permis de développement accordés assez rapidement, ces jours-ci ?

Il faut un peu relativiser les choses. Effectivement il y a eu au cours de ces dernières années un accroissement important du nombre de chambres par rapport aux sièges d'avion disponibles. Ce qui a créé une certaine inadéquation et une baisse du taux d'occupation des hôtels et une croissance inférieure aux prévisions. Il faut s'assurer que le nombre de projets hôtels et celui de l'augmentation des sièges d'avion disponibles soient parallèles. Ceci dit, si nous voulons d'une croissance soutenue et importante dans le tourisme - on parle de 8 à 10% -, nous devons augmenter le parc hôtelier mauricien. C'est un choix que le pays et les partenaires de l'industrie doivent faire. Il n'est pas possible de dire que le tourisme va occuper une place de plus en plus importante dans l'économie du pays en refusant de nouveaux projets hôteliers. Il y a un compromis à trouver en tenant compte de l'équilibre nécessaire entre tous les paramètres du dossier. J'aimerais profiter de cette question pour souligner qu'on a la mauvaise perception à Maurice que les hôtels occupent une proportion très importante des plages du pays…

… c'est le cas dans certaines régions du pays occupées uniquement par des hôtels !

On peut avoir cette perception, mais il faut savoir que les hôtels n'occupent que 18% des plages du pays. On peut considérer que c'est trop ou pas assez, mais il faut se dire que c'est un choix stratégique à faire. Si l'on n'agrandit pas le parc hôtelier, on ne peut pas augmenter la croissance touristique.

Vous parlez souvent de discussion et de concertation entre partenaires de l'industrie. Est-ce qu'il existe un forum où les questions comme celles que nous sommes en train d'aborder dans cette interview peuvent être débattues avant que les décisions ne soient prises ?

Il n'existe pas encore de forum formel pour ces échanges, mais nous avons des relations formelles et informelles avec le ministère, nous organisons des réunions avec la MTPA et d'autres partenaires. Les assises du tourisme vont donner l'occasion aux partenaires de se rencontrer et de discuter de différents sujets, de considérer différentes facettes du tourisme afin de dégager une vision commune pour l'avenir.

Il y a eu des réactions quand l'AHRIM a amendé ses statuts pour donner plus d'importance au sein de l'association aux "gros" membres par rapport aux "petits". Est-ce changement a modifié les rapports entre petits et gros membres au sein de l'AHRIM ?

C'est une question qui a été traitée avant mon arrivée à l'AHRIM. La proposition à laquelle vous faites référence a été votée quasiment à l'unanimité. Au-delà de l'importance d'avoir des statuts clairs et le plus approprié possible, le plus important pour moi est de faire en sorte que tous les membres se sentent à l'aise au sein de l'association. Dans n'importe quelle compagnie, le pouvoir et les droits de vote d'un membre dépendent de son importance et de sa contribution financière dans ladite compagnie. C'est ce que l'AHRIM a fait. On peut gérer une compagnie de la manière démocratique en prenant en considération les priorités et les aspirations de tout un chacun. C'est cette voie que nous avons choisie et je crois pouvoir dire que tous les membres se sentent à l'aise et partie prenante de l'AHRIM et veulent faire d'elle une association forte représentant toutes les composantes du secteur touristique mauricien.

Cela ne vous gêne pas qu'une grosse composante du secteur touristique - le groupe Beachcomber - ne fasse pas partie de l'AHRIM ?

Tous les membres souhaiteraient que Beachcomber revienne à l'AHRIM. C'est une décision qui ne dépend pas de nous. Nous avons eu des contacts avec Beachcomber dans ce sens il y a quelque temps de cela. C'est à l'AHRIM de prouver qu'elle a une place prépondérante dans le tourisme, qu'elle est l'interlocutrice principale du gouvernement pour inciter Beachcomber et d'autres groupes ou établissements hôteliers à rejoindre ses rangs pour avoir une force de frappe plus importante.

J'ai lu avec surprise dans la presse jeudi matin que la MTPA n'avait pas participé à plusieurs foires touristiques internationales parce qu'elle était trop prise par la préparation des futures assises du tourisme. Cette absence vous semble logique pour une destination touristique qui voit être visible sur tous les fronts ?

La MTPA ne participe pas à toutes les foires internationales, qui sont très nombreuses. Je crois savoir que cet organisme est en train de procéder actuellement à un exercice de restructuration de son fonctionnement interne.

Est-ce que le marketing de la destination Maurice est fait de manière efficace ?

Il y a unanimité au sein du secteur touristique sur la nécessité d'améliorer le marketing de la destination Maurice. Je crois que nous avons encore beaucoup de progrès à faire dans ce domaine: aujourd'hui, c'est beaucoup l'image des hôtels qui est plus connue que celle de la destination chez les tours operators et les touristes. Le gouvernement a entamé des démarches pour une opération de "rebranding" qui aurait dû avoir été faite il y a quelque temps déjà. L'image "plage-soleil" est un peu dépassée et il nous faut mettre en valeurs les différentes facettes de Maurice ainsi que les nouveaux produits comme le golf, le spa, l'éco tourisme, etc. C'est une opération qui nécessite beaucoup de discussion et une réflexion approfondie. Pour sa part, l'AHRIM demande qu'il y ait une image unique, cohérente et consistante de Maurice, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Il nous faut projeter une image qui corresponde à notre pays et à la vision que nous en avons. Dans une industrie de service comme le tourisme, il est essentiel de se remettre en question en permanence. Il n'y a pas de clientèle acquise et il faut prendre soin de notre image et de notre produit, cibler nos marchés. Tout cela a été fait régulièrement, mais il faut nous remettre en question, revoir les tendances mondiales, ce que les gens achètent et veulent, vérifier si l'image que nous projetons est encore percutante et correspond à la vision et au produit que nous avons. Si on veut passer à un nouveau pallier, on ne peut pas garder les mêmes pratiques et habitudes. Il faut une réflexion pour dégager une nouvelle stratégie. Les assisses du tourisme vont être le début de cette réflexion.

Est-ce que l'on ne compte pas un peu trop sur ces assises dont l'on voudrait faire le catalyseur du tourisme mauricien ?

Je préférerais utiliser le terme détonateur à catalyseur. Comme je vous l'ai déjà dit, la réflexion est déjà en cours et les assises vont permettre de concrétiser un certain nombre de choses et, je l'espère, en tout cas, dégager une vision commune pour l'avenir du tourisme mauricien.

Les cas de violence contre les touristes ont tendance à se multiplier depuis quelque temps…

… c'est un sujet qui inquiète énormément l'AHRIM car il concerne la destination Maurice. De manière générale, les hôteliers ont réussi un beau produit avec un niveau de service, un sens de l'accueil reconnu internationalement. Chaque agression contre un touriste - ou un Mauricien - est une agression de trop. Mais il faut également faire attention à la sécurité sous toutes ses formes: depuis celle de la pirogue qui emmène des touristes en excursion sur une île jusqu'à ce qu'on lui offre comme nourriture et boissons. Il faut imposer des normes à tous les niveaux afin d'offrir aux touristes un minimum de sécurité et de bien-être lors de son séjour à Maurice. Au niveau des problèmes qui nous inquiètent à l'AHRIM, il y a celui des chiens errants qui sont entre, tenez-vous bien, entre 500 000 à 600 000 à Maurice. C'est un énorme eye shore qui peut être vecteur de maladies. Il y a le problème de la protection de l'environnement: on nettoie plus mais on salit toujours autant et on laisse derrière soi, que ce soit sur la plage, dans les bois, dans une rivière ou carrément dans le lagon des sacs et de bouteilles en plastique. Il y a vraiment beaucoup à faire pour améliorer l'environnement des Mauriciens, dont celui des touristes. Tout cela fait partie de l'image de marque de la destination Maurice.

Certains disent que le fameux sourire mauricien commencerait à devenir un rictus. Vous partagez cet avis ?

Ce n'est pas ce que disent les touristes qui viennent à Maurice. Parmi les qualités de la destination, la qualité du service et la beauté des plages vont de pair avec le sens de l'accueil et le sourire des Mauriciens. C'est encore un acquis naturel qu'il faut préserver, entretenir. D'autres pays que je ne citerai pas, sont aussi beaux que le nôtre mais ont des populations moins accueillantes et cela compte beaucoup pour le touristique.

Avez-vous le sentiment que le Mauricien est conscient de la nécessité de préserver les acquis qui font de Maurice une destination prisée ou croit-il que le tourisme est un avantage naturel de Maurice comme la mer et les plages ?

Il est de la responsabilité des partenaires du secteur touristique d'attirer l'attention des Mauriciens sur ces questions importantes. Il faut aussi faire prendre conscience que l'amélioration de l'environnement du pays va autant profiter aux Mauriciens qu'aux touristes. Le Mauricien ne se rend pas suffisamment compte que pour faire venir 750 000 touristes à Maurice, il a fallu faire des campagnes de promotion de la MTPA, mais aussi des hôteliers, qui dépensent plus d'un milliard chaque année, c'est une présence permanente dans les salons, de contacts avec les tours operators. Il faut aller chercher ces touristes, les convaincre, les séduire et tout cela représente un énorme travail dont les Mauriciens ne se rendent pas compte.

Peut-on dire que l'effort de promotion est suffisant ?

C'est également une question de moyens financiers. L'île Maurice n'est pas assez vue et perçue sur la scène touristique internationale. Certains pays ont fait des efforts incroyables ces derniers temps, sont très présents à la télévision et dans la presse à grande circulation pendant la période des fêtes. Nous avons dans ce créneau de très gros efforts à faire…

… notre campagne de communication est dépassée ?

Elle demande à être remise à jour et à niveau en fonction et en fonction de nos ambitions. Je ne critique pas ce qui a été fait avant mais je pense qu'aujourd'hui il y a lieu de s'associer pour se remettre en question pour projeter une nouvelle image.

Est-ce que je me trompe ou est-ce que vous allez être un directeur général de l'AHRIM qui va plus arrondir les angles, faire de la diplomatie que se lancer sur le sentier de la guerre ?

Je ne pense pas que la meilleure manière de réussir est de déclarer la guerre à tout le monde. Maintenant si je suis confronté à des situations où visiblement on ne peut pas négocier il faudra bien sûr, dire ce qu'il faut de manière très forte. Mais je pense que le développement du tourisme se fera plus par la concertation avec les partenaires, que par l'affrontement. Une de mes responsabilités est de m'assurer qu'une ligne de communication existe entre les hôteliers et restaurateurs et les autres partenaires de l'industrie et qu'elle soit la plus cordiale et la plus effective possible. Dans la mesure où tout le monde joue le jeu, il n'y a aucun besoin de descendre sur le sentier de la guerre.

Dernière question qui rejoint la boutade du début: après vos premières semaines à la direction de l'AHRIM, vous êtes toujours content d'avoir quitté le secteur sucrier pour le tourisme ?

La décision n'a pas été aussi facile qu'on pourrait le penser. J'ai réfléchi pendant plusieurs mois avant de prendre ma décision finale. J'ai connu une expérience extrêmement intéressante et des gens extrêmement enrichissants à la MSPA, mais à un moment il faut choisir et j'ai décidé de faire le saut. Je ne le regrette pas, je suis nouveau dans le domaine, j'apprends tous les jours et je compte beaucoup sur mes collègues et les membres de l'AHRIM. Le tourisme a un potentiel de développement extrêmement intéressant et les défis sont challenging.

Le Week End 29 janvier 2006