POLLUTION A ÎLE D'AMBRE Le Groupe Novel attire le courroux des autorités

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Novel Group of Textiles dispose de quinze jours pour convaincre le ministère de l'Environnement de sa bonne volonté à réhabiliter les lieux.

Une boue multicolore provoquée par des effluents industriels empoisonne le lagon et fait fuir le poisson.

Le ministère de l'Environnement s'est donné une quinzaine de jours pour décider s'il y a lieu d'intenter des poursuites contre le groupe Novel. Une panne survenue à une des unités de traitement des eaux usées de l'usine Novel Textile dans la nuit du 22 novembre a empoisonné des milliers d'alevins dans le lagon à île d'Ambre, Poudre d'Or.

"Nous avons fait de sérieuses représentations aux responsables de ce groupe. Nous lui avons réclamé un calendrier précis pour des travaux de réhabilitation et pour un meilleur contrôle. Si nos instructions ne sont pas respectées à la lettre, nous irons en Cour", affirmait hier Rajesh Bhagwan, le ministre de l'Environnement.

Le groupe Novel, qui opère trois usines à île d'Ambre, n'est pas à ses premiers manquements. Il a fait l'objet de nombreuses remontrances de la part des autorités. Il a pris certaines mesures et installé trois unités de traitement. Il a commandité une étude de la firme SIGMA sur l'impact de la pollution dans la région et sur les mesures correctives appropriées.

La saga du Groupe Novel

Coup de gueule de Rajesh Bhagwan, mercredi lors de la visite à Poudre d'Or pour constater de visu les dégâts causés par les eaux usées déversées dans le lagon par les unités du Novel Group.

Le lagon est si affecté qu'il faudrait dans un premier temps en enlever quelque 50 000 mètres carrés de boue polluée. Les autorités comptent entreprendre une campagne de nettoyage avant la fin de l'année. EIles envisagent de répandre du sable blanc sur la partie affectée du rivage et la réhabiliter en y plantant des mangliers.

Cette contamination du lagon à Poudre d'Or n'est pas venue d'un coup. Le groupe Novel s'y est implanté depuis le début des années 1980 et a souvent fait parler de lui. La compagnie a pris certaines mesures pour réduire le degré de pollution par les eaux usées déversées par les trois usines. Elle a installé trois unités de traitement et une quatrième est en voie d'achèvement. Elle a également commandité une étude de la firme SIGMA pour évaluer les dégâts causés dans la région.

Mais la vigilance n'a pas été à toute épreuve. Dans la nuit du 22 novembre l'unité de traitement d'une des trois usines, à savoir Novel Textiles, tombe en panne. De ce fait, de l'eau usée, toute chaude et non traitée, est déversée dans un canal qui se jette directement dans le lagon. Des tonnes de petits poissons périssent.

Le ministère de la Pêche, celui de l'Environnement et les garde-côtes sont ameutés. Le ministre de l'Environnement rencontre les responsables de la compagnie le lendemain de l'incident.

Pour l'Environnement la cause ne fait pas de doute. "The mortality of fish and other marine life in the lagoon of Poudre d'Or-île d'Ambre on Thursday 22 November 2001 occurred owing to the irresponsibility of employees working in the treatment plant of Novel Textiles on that day". L'incident aurait pu être évité "by proper planning and trained personnel at the plant."

Alain Rey, Financial Controller de Novel group, rétorque lors de cette réunion que la panne du 22 novembre a été très brève et ne peut avoir causé "so much harm to the marine ecosystem". Il assure que la compagnie prendra les mesures qu'il faut pour éviter que pareil incident ne se répète et qu'elle apportera tout son soutien aux autorités. Le représentant du groupe annonce aussi qu'une enquête interne sera menée pour identifier les responsables.

La pollution à île d'Ambre avait été évoquée à l'Assemblée nationale, au début du mois, par le biais d'une question de Megduth Chumroo. Paul Bérenger, Premier ministre suppléant, avait alors indiqué que " the case of Poudre-d'Or-île-d'Ambre Industrial Estate is permanently under observation, day and night. We are told that during the night polluted liquid and so on was thrown into the sea".

La riposte des autorités enregistrée ces derniers jours n'est cependant pas la première semonce. Mahen Utchanah avait visité les lieux à plusieurs reprises dans les années 80, du temps où il était député de la circonscription Piton-Rivière-du-Rempart et ministre de l'Energie. Le contrôle s'est renforcé depuis l'introduction de l'Environment Protection Act de 1991. Et plus récemment, pas moins de cinq notifications ont été servies à l'entreprise. La dernière, en date du 10 octobre 2001, lui accorde un délai de huit semaines pour nettoyer et réhabiliter les lieux.

Renaud MARIE

De nouvelles normes pour les effluents

Deux nouvelles séries de règlements découlant de l'Environment Protection Act de 1991 seront bientôt promulguées. La première, qui sera incessamment portée au conseil des ministres, définira les normes à respecter concernant les eaux usées avant qu'elles ne soient utilisées à des fins d'irrigation. La seconde, qui attend d'être peaufinée par le parquet, définira les normes pour les eaux usées pouvant être déversées hors du lagon.

Rajesh Bhagwan a fait le point de la situation à Poudre-d'Or avec ses collègues ministres vendredi matin. Le dossier sera une nouvelle fois mentionné à la prochaine réunion du Cabinet lorsqu'il s'agira pour cette instance de prendre connaissance des règlements envisagés concernant les normes des eaux récyclées pour les besoins de l'irrigation.

Un comité regroupant des policiers de Poudre d'Or, des pêcheurs de la région et la police de l'Environnement sera mis en place pour exercer une vigilance sur l'évolution de la situation à la suite des dégâts causés le 22 novembre dans le lagon à île d'Ambre. Les officiels de l'Environnement y effectueront des visites surprises deux fois la semaine. Une Hot Line téléphonique sera

opérationnelle au ministère de l'Environnement. Elle sera accessible aux pêcheurs de la côte nord-est. Ceux-ci pourront rapporter tout manquement de la part des trois usines du Novel Group.

Le ministère de l'Environnement envisage également de solliciter le soutien de l'Irrigation Authority, de la Waste Water Authority et du ministère de l'Agriculture en vue de dégager un projet d'épuration des effluents provenant des usines et des hôtels du littoral nord. L'eau ainsi traitée sera utilisée pour l'irrigation.

Le ministre Bhagwan est d'avis qu'un projet d'une telle envergure pourrait être cofinancé par les industriels selon le Polluter Pay Principle. L'eau ainsi recyclée allègera dans une certaine mesure, dit-il, les problèmes d'irrigation dans le Nord.

Le département de l'Environnement explique qu'une quinzaine d'hôtels situés sur le littoral disposent déjà d'unités de recyclage des eaux usées. L'eau est ensuite utilisée pour le jardinage.

Poisson ou poison ?

Peut-on continuer, en toute quiétude, à consommer du poisson ? "Tout ce que l'on sait pour l'instant c'est que le poisson vivant dans le lagon tout près de l'Ile d'Ambre est contaminé," répond Shyam Bhagwant, Senior Lecturer à la faculté des Sciences de l'Université de Maurice. Il s'appuie sur les premières analyses d'une étude financée par le Mauritius Research Council et qui démontre que le mulet voilé et le rouget canal pêchés dans la baie de Poudre-d'Or souffrent "as a result of chronic exposure to polluants ."

Le poisson contaminé constitue-t-il un risque à la santé humaine? Pour le savoir, il faut des études sur une longue durée, répond le Dr Bhagwant. "Il importe de déterminer la fréquence à laquelle la personne consomme du poisson ainsi que la quantité ", dit-il tout en se gardant d'être alarmiste.

Au mois d'août le ministère de l'Environnement avait émis un communiqué, à la lumière du constat du comité présidé par l'ancien chef juge Jocelyn Forget sur l'état de nos lagons. Il conseillait à la population d'éviter de pêcher ou de faire trempette dans les eaux de la côte nord-ouest, s'étendant de l'estuaire de la Rivière Terre-Rouge à Pointe-aux-Sables. La zone est, selon les premières études, si polluée que les baigneurs risquent d'attraper des irritations de la peau ou de la gastroentérite. Cette contamination est due à 98 % aux effluents industriels déversés dans le lagon.

"Le poisson ne se confine cependant pas à une région spécifique, il bouge au gré des courants et selon la disponibilité de la nourriture", précise le Dr Bhagwant.

Mais les pêcheurs n'ont pas eu à attendre les analyses des scientifiques pour savoir que le poisson a du mal à s'adapter aux méfaits de l'industrialisation.

Une note récemment adressée au ministère de l'Environnement par l'Association des pêcheurs de Poudre-d'Or, de Roches-Noires et de Bain-de-Rosnay évalue à plus de 50 % la baisse dans la moyenne des prises.

Vijay, qui a passé son enfance à Baie-du-Tombeau et qui, durant de nombreuses années, a vécu des produits de la mer, en sait quelque chose. "Longtemps ou alle la pêche grand matin ou rentré dix heures ou fine gagne ou la journée. Ti facile alle rode carri. Ourites ek poisson ti en abondance." Cela fait bientôt quinze ans qu'il a rangé sa barque et ses attirails de pêche. Il s'est tourné vers les usines afin de pouvoir nourrir sa maisonnée. Mais tous n'ont pas eu le courage de se recycler.

L'Express 2 decembre 2001