À la mer: Le poison du poisson pierre


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Le poison du poisson pierre

La baignade, activité numéro un des Mauriciens pendant l'été, n'est pas dépourvue de dangers. Outre les speed boats qui slaloment impunément dans des "zones" de baignade, certains animaux marins peuvent se révéler de véritables dangers pour les nageurs. Le poisson pierre, par exemple, fait plusieurs blessés, chaque année, notamment en période estivale. Comment éviter de mettre le pied sur ce redoutable "laffe laboue" et que faire en cas d'accident ? Malgré une vaste campagne de sensibilisation initiée il y a un an par les ministères de la Pêche et du Tourisme, il subsiste, dans le public, une certaine méconnaissance de ces animaux marins… mais aussi des lacunes dans la prise en charge de ce genre d'accidents.

Samedi 15 janvier. Une cliente d'un hôtel du littoral sud nage tranquillement dans le lagon en compagnie de sa nièce, âgée de dix ans. Cette dernière pousse un cri: quelque chose sous l'eau lui a éraflé la main et elle ressent une douleur vive. "Je me suis mise debout dans l'eau pour essayer de voir ce qui avait pu lui faire mal et c'est ainsi que j'ai posé le pied sur un poisson pierre", raconte Jacqueline. Piquée à l'orteil gauche, elle ressent une douleur fulgurante, puis une sensation d'engourdissement.

Aidée de Régine, sa nièce, elle retourne à sa chambre d'hôtel et alerte l'infirmier. "Je lui ai dit que j'avais été piquée par une bête. Il a appelé le médecin de l'hôtel, qui a affirmé qu'il ne s'agissait pas d'une piqûre de laffe laboue et que ce n'était donc pas grave", raconte-t-elle. Le médecin lui administre alors une injection de cortisone à la hanche, et la met au repos "pour deux heures" avec du paracétamol pour atténuer la douleur. Mais l'état de Jacqueline ne s'améliore pas. Sa nièce Régine va trouver à nouveau l'infirmier qui, constatant que l'orteil est nécrosé, lui posera des glaçons. Grossière erreur.

Défaillances

"On m'a ensuite conseillé de me rendre, en taxi, à l'hôpital de Rivière Noire", raconte Jacqueline. Cette dernière préfère alors alerter l'un de ses proches, qui transportera toutes les deux à la clinique Darné. Diagnostique du médecin de garde: il s'agit bien d'une piqûre de poisson pierre. On lui administre sur le champ un sérum anti-venin, les premiers soins, des antibiotiques… Mais quatre heures se sont écoulées déjà depuis l'accident… Conséquence: deux jours plus tard, la jambe de Jacqueline a doublé de volume. Elle est admise dans une autre clinique où elle est depuis, sous traitement agressif d'anticoagulants et d'antibiotiques. Elle a évité de peu la gangrène…

Ce cas met en exergue certaines défaillances qui existent encore aujourd'hui au niveau du diagnostique et parfois même de prise en charge de ce type d'"accidents" marins. Si les hôpitaux de l'île ont tous accès aux antidotes appropriés contre les piqûres de laffe laboue - le Stonefish antivenom -, il n'est pas certain qu'ils disposent de ce sérum à tout moment de l'année. Sauf, peut-être, dans les établissements les plus sollicités par des victimes de laffe laboue: hôpital de Mahébourg, le Jawaharlall Nehru Hospital à Rose-Belle, et, dans une moindre mesure, le SSR North Hospital.

Dans le privé, en revanche, la clinique Darné est la seule à stocker le fameux Stonefish antivenom. Dans le secteur de l'hôtellerie, non plus, il n'y aurait pas d'obligation en ce sens, mais la plupart des grands groupes hôteliers affirment disposer du sérum. À quelques exceptions près, l'établissement du littoral sud concerné par l'incident sus-mentionné faisant lui aussi partie d'un groupe d'hôtels.

Le Stonefish antivenom n'est pas non plus très répandu sur le marché pharmaceutique car seules six ou sept pharmacies de l'île s'approvisionnent chaque année auprès de la compagnie importatrice de ce sérum, Copharma. Cet antidote fabriqué par un laboratoire australien coûte en effet la bagatelle de… Rs 6 000. Elle a une durée de vie de deux à trois ans, mais doit impérativement être conservée à l'abri de la lumière et à très basse température (entre 2 et 8°C). C'est en raison, entre autres, de ces conditions particulières de conservation que le renouvellement du stock ne se fait qu'une fois l'an, explique l'importateur.

Protocole de traitement

Les piqûres de laffes sont traitées dans les hôpitaux mauriciens depuis de longues années, mais les soins médicaux ont été formalisés avec l'adoption, il y a quatre ans environ, d'un protocole de traitement en la matière. Celui-ci établit, entre autres, les étapes de traitement de piqûres venimeux d'animaux marins, et les paramètres d'utilisation du sérum anti-venin. Le Stonefish antivenom ne sera utilisé que "si on est certain qu'il s'agit d'une piqûre de poisson pierre" et seulement par un médecin, de préférence en milieu hospitalier, explique un urgentiste. En effet, le traitement d'une piqûre de laffe laboue nécessite souvent l'administration de corticoïdes, d'anti-inflammatoires, d'antitétaniques et d'antibiotiques, qui doivent normalement se trouver à portée de main. "Selon la décision du médecin, on peut injecter une hydrocortisone en intraveineuse et/ou un anesthésique local à l'endroit concerné pour calmer temporairement la douleur; administrer un antistaminique ou des antalgiques", ajoute l'urgentiste.

Les fabricants du sérum anti-venin vont encore plus loin, en recommandant, sur la notice, la préparation, en parallèle, d'une seringue d'adrénaline pour contrer un éventuel choc anaphylactique. Dans tous les cas, "the patient must be monitored for at least 6 hours after receiving the antivenom", est-il souligné. Une dose d'anti-venin suffit généralement pour soigner une ou deux piqûres de poisson pierre. Mais au-delà, il faut doubler la dose ou même la tripler si le patient arbore plus de cinq piqûres.

S'il existe un protocole de traitement pour les piqûres de laffes, il n'y a rien de précis sur le diagnostique, qui, parfois, pose problème. Pourtant, certains signes ne trompent pas. Interrogé à cet effet, Vellin Bhurtun, ancien infirmier, aujourd'hui moniteur de plongée, énumère ainsi les symptômes d'une piqûre de laffe: une douleur intense et irradiante, un état de faiblesse général, des vertiges, voire, dans certains cas, un état de choc, des sueurs. Le membre touché - le plus souvent, le pied - arborera des rougeurs, sera enflé et les mouvements deviendront de plus en plus difficiles… Dans des cas extrêmes, la victime peut tomber dans le coma et succomber, entre autres, à un choc anaphylactique. "En fait, la gravité de la situation dépend du métabolisme de la personne, son état de santé et de la quantité de venin injecté", explique le moniteur de plongée. Une allergie aux toxines injectées peut aussi être la cause de réactions plus violentes, explique-t-on dans le milieu hospitalier. Enfin, si la plaie est infectée, cela peut provoquer, dans des cas extrêmes, des gangrènes…

Éviter les eaux troubles, boueuses, les rochers et les algues

Aujourd'hui encore, la prévention reste la meilleure arme contre les piqûres de laffes. Il s'agit d'éviter les endroits du lagon où l'eau est stagnante ou trouble, où le sable a une allure de vase, ou jonché d'algues ou de rochers. Il est enfin recommandé de porter des chaussures à semelles rigides qui protègent jusqu'aux chevilles. Et puis, même si les poissons pierres maîtrisent parfaitement l'art du camouflage, il n'est pas superflu de regarder où l'on pose les pieds… ou les mains !

En été - surtout entre décembre et février - le risque d'être piqué par un poisson pierre ou laffe laboue s'accroît, ces derniers étant attirés au bord de l'eau par les larves de poissons qui y foisonnent en cette période. Enfin, les hôtels devraient aussi prendre leurs responsabilités en nettoyant régulièrement le lagon devant chez eux, demande Jacqueline, qui se remet très lentement de sa blessure. Tous les établissements hôteliers gagneraient à mettre en place un service d'urgence pour faire face à ce genre d'accidents, ajoute-t-elle.

Rappelons que le poisson pierre n'est pas la seule espèce de laffe qui vit dans notre lagon. On y trouve également le laffe corail et le laffe volant, des rascasses qui se cachent généralement dans des coraux. L'un deux, un laffe volant, avait, rappelons-le, provoqué la mort d'une touriste allemande, il y a presque deux ans… S'ils ne sont pas naturellement agressifs (les laffes n'attaquent jamais les baigneurs), ces poissons multicolores ne supportent pas qu'on leur marche sur les épines et réagissent en libérant leur venin. Alors, prudence…


Premiers soins
Que faire si l'on est piqué par un laffe laboue ? Les médecins, les manuels de premiers soins, la notice du sérum anti-venin préconisent d'immerger immédiatement la plaie dans de l'eau très chaude mais supportable (45-50°C) afin d'atténuer la douleur et d'inactiver le venin, en attendant des soins médicaux. En attendant (le temps d'immersion recommandé dans les manuels est de 30 à 90 minutes), on peut laver la plaie à l'aide d'un gant afin de ne pas être en contact direct avec le venin et tenter d'enlever le dard à l'aide d'une pince. Si l'entreprise paraît risquée, il est préférable (ce que recommandent fortement les médecins) de se rendre à l'hôpital dans le plus bref délai. Le plus tôt le sérum anti-venin est administré, le plus rapide sera la guérison…


La méthode des pêcheurs
La médecine "traditionnelle" a encore de beaux jours devant elle. Aujourd'hui encore, un nombre important de blessures de laffes est soigné par des pêcheurs. Pas n'importe lesquels: seulement ceux qui ont, ce qu'ils appellent, la "connaissance". C'est le cas d'Eddy Massé, pêcheur de Grand-Baie, sollicité depuis vingt ans pour traiter les piqûres de laffes. "Sa don-là, li dans la famille depuis plusieurs générations. Là, mo finn transmette mo connaissance à mo deux garçons", dit-il, en présentant Jorito et Valentino. L'un deux s'applique justement à refaire le pansement d'un homme qui s'est fait piquer au doigt alors qu'il nettoyait une rascasse.
Comment s'y prennent les pêcheurs pour soigner ces piqûres ? Secret de famille, dit Eddy Massé, d'un air mystérieux. En fait, le premier geste consiste à pratiquer une petite incision au niveau de la piqûre. Ensuite, le pêcheur fera quelques manipulations pour ramener le venin vers le bas jusqu'à l'évacuer. Pas par succion comme autrefois, mais à la main tout simplement. "Nous népli aspire poison par la bouche, pou évite pran bann risques", explique le pêcheur.
Une fois cette manipulation accomplie, le pêcheur désinfectera la plaie avant d'y poser un cataplasme, mélange "secret" de trois ou quatre onguents. Un petit bistouri, de l'alcool, de l'eau oxygénée, de la gaze, du coton, des bandages et le fameux cataplasme: c'est le contenu de la trousse "médicale" du pêcheur soigneur. Les "soins" peuvent être administrés en une seule intervention ou nécessiter plusieurs mois de traitement, soutient Eddy Massé. Ce dernier aurait ainsi "soigné" de nombreuses personnes - touristes comme locaux -, dont l'épouse d'un ministre actuel, s'enorgueillit-il.
Aussi populaire soit-elle, cette "médecine traditionnelle" n'est pas reconnue par le ministère de la Santé, au grand regret des pêcheurs concernés. Car si ces derniers souhaitent perpétuer cette pratique parallèle, ils sont aujourd'hui conscients des risques qu'ils encourent à opérer ainsi sans filet protecteur

Le Week End 30 janvier 2005