A 13 h 10, en Cour de Bambous: H. Nunkoo et J. Cléopâtre accusés provisoirement d'homicide involontaire


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Comparaissant en Chambre, à 13 h 10 aujourd'hui, devant le magistrat Sarita Bissoonauth, au tribunal de Bambous, Harold Nunkoo et Jean Cléopâtre, à qui est attribuée la manipulation du cylindre de chlore à l'origine des émanations toxiques à Albion, lundi dernier, sont accusés provisoirement d'homicide involontaire (Involuntary homicide). Ils ont été maintenus en détention policière jusqu'à leur prochaine comparution en Cour, jeudi prochain. Le Mauricien a appris que le propriétaire du cylindre, qui avait été abandonné à Saint-Martin, a été identifié : il s'agit de la Waste Water Authority (WWA). Selon les renseignements du Mauricien, le cylindre y aurait été abandonné depuis les années 80. Nous avons également appris que les enquêteurs sont à la recherche d'un troisième suspect, qui aurait été en cimpagnie de MM. Nunkoo et Cléopâtre alors qu'ils tentaient de découper le cylindre. Contacté par Le Mauricien, Rajesh Bhagwan, ministre de l'Environnement, a réaffirmé son souhait que " les coupables, quels qu'ils soient, soient sévèrement punis ".

C'est à 13 h 10 que Harold Nunkoo et Jean Cléopâtre ont comparu en Chambre, devant le magistrat Sarita Bissoonauth, au tribunal de Bambous. La police a retenu contre eux une accusation provisoire d'homicide involontaire. N'étant pas représentés par un avocat, les deux accusés n'ont pas effectué de demande de remise en liberté sous caution et ont été remanded to police cell jusqu'au jeudi 5 juin.

Selon l'acte d'accusation, Nunkoo et Cléopâtre sont poursuivis sous la section 293 du Code pénal d'avoir " unwillingly and by imprudence caused the involuntary death of Pierre Kaloo, 47 years, by cutting a gas cylinder from which chlorine gas was emanating, causing the death of Pierre Kaloo, due to respiratory failure ".

L'enquête de la CID de Rose-Hill, placée sous la responsabilité du surintendant Dass Joganah, a établi que le cylindre appartenait à la Waste Water Authority (WWA). Le Mauricien a appris auprès d'une source à la WWA que ce cylindre " a été abandonné à Saint-Martin bien avant la création de la WWA, alors que ce département était encore sous la responsabilité du ministère des Travaux. Il a dû être abandonné sur le site au début des années 80 ".

Notre interlocuteur estime que " le cylindre a été transféré en plusieurs endroits à Saint-Martin suite aux différents travaux qui y ont eu lieu ". Il n'y a " aucun record des whereabouts de ce cylindre ", a appris Le Mauricien.

Contacté par Le Mauricien, le ministre de l'Environnement, Rajesh Bhagwan, a refusé de confirmer ou d'infirmer si le cylindre appartient à la WWA. " Je ne puis rien dire à ce sujet tant que je n'ai pas de rapport officiel. Je peux cependant vous confirmer que la police a placé une accusation provisoire d'homicide involontaire contre Nunkoo et Cléopâtre ".

À la question de savoir quelle serait sa réaction s'il se confirmait que le cylindre appartenait à la WWA, le ministre a affirmé qu'il souhaitait que " la justice suive son cours et que les coupables soient sévèrement punis, et cela quels qu'ils soient ".

Par ailleurs, Le Mauricien a appris que les enquêteurs sont à la recherche d'une troisième personne qui aurait été sur les lieux avec Nunkoo et Cléopâtre alors qu'ils tentaient de découper le cylindre à Albion. La CID de Rose-Hill aurait déjà identifié cette personne et son arrestation serait imminente.

Par ailleurs, les nombreux proches de Harold Nunkoo et de Jean Cléopâtre présents en Cour de Bambous ce matin, ont déclaré au Mauricien qu'ils estimaient l'accusation provisoire d'homicide involontaire "très sévère, car tou dimounn koné ki li enn accident. Nou tu finn souffert de bann émanations de gaz".

À Albion, ce matin, les préposés du ministère de l'Environnement et les pompiers ont procédé au reflushing de la rivière contaminée par le chlore. " Des analyses ont prouvé qu'il n'y a plus de traces de produit toxique dans la rivière ", nous a déclaré M. Bhagwan.

 

29 mai 2003 Le Mauricien

 

PRODUITS CHIMIQUES

Des bombes qu’on tient à l’œil

Un Dangerous Chemicals Control Board viendra réorganiser toute la gestion des produits chimiques sur le terri toire national, de l’importation à l’élimination des déchets. Cette tâche incombe actuellement à différentes instances et s’accomplit en ordre dispersé.

Un inconscient se prend à scier un cylindre pressurisé et provoque un drame que personne n’oubliera de sitôt, ni à Albion, ni ailleurs. Mais comment un produit hautement toxique et dont la circulation devrait a priori être contrôlée de près, a-t-il atterri entre les mains de l’imprudent ?

Une petite incursion dans le monde des acides et des gaz révèle que l’importation, la manipulation, le stockage et la disposition des produits chimiques sont en général strictement contrôlés. Cependant, le respect des lois et règlements est largement laissé au sens de responsabilité des opérateurs.

MANQUE DE COORDINATION

L’application des lois met en jeu une multitude d’autorités et la coordination fait défaut. Un Dangerous Chemicals Control Bill, actuellement en voie d’être finalisé, devrait bientôt permettre de pallier cette faiblesse. Ce projet de loi sera prêt à être introduit au Parlement à la rentrée après les vacances d’hiver, indique le Dr Ravin Sibartie, responsable du projet et chef du département de Health and Safety du ministère de la Santé.

Le projet de loi préconise la création d’un Dangerous Chemicals Control Board qui délivrera les permis d’importation, veillera au respect des lois et des normes et coordonnera les initiatives de réparation en cas d’accident. Il aura à sa disposition un inspectorat qui travaillera de concert avec les autorités déjà responsables de l’application des lois.

Il n’y a pas d’industrie chimique lourde à Maurice. La Mauritius Chemical and Fertilizer Industry (MCFI) Ltd s’apparente le plus à une entreprise chimique lourde. Les autres sont des entreprises chimiques légères. Elles utilisent les acides et les gaz comme intrants pour fabriquer des produits dérivés-détergents, savons, cosmétiques, teinture et peinture….

Ces opérateurs importent les produits chimiques utilisés comme matières premières. Ces produits sont classifiés comme dangereux ou extrêmement dangereux. Pour en importer, il faut disposer d’un Poison Permit délivré par le Pharmacy Board, document qui permet ensuite d’obtenir un permis d’importation.

Quelque 500 produits, dont le chlore, figurent parmi les produits chimiques « dangereux ». Un permis d’importation d’un an permet d’en introduire sur le territoire. L’importateur doit seulement tenir les autorités informées du mouvement de son stock. Par contre, pour les produits « extrêmement dangereux », un nouveau permis est requis pour chaque cargaison importée.

Les entreprises qui manipulent les produits chimiques toxiques témoignent en général d’un respect scrupuleux des règles de sécurité. Gérard Garrioch, directeur général de Cernol, fabricant de détergents depuis une trentaine d’années, explique la règle de base.

« Tous les produits chimiques sont toxiques dépendant de leur concentration. Pour les manipuler, il convient de se protéger avec masques, gants et tabliers. Pour les stocker, il faut veiller à bien les isoler afin qu’ils ne se mélangent pas ».

Mélange de 400 produits

L’entrepôt de Cernol est en effet aéré, les produits bien arrimés sur des palettes. L’entreprise utilise 400 produits différents qu’elle mélange selon des recettes établies pour fabriquer eau de Javel, liquide vaisselle et autre produits à récurer. Le chlore, un des composants, est utilisé essentiellement sous forme de granulés. Il est stocké en isolément dans un entrepôt séparé.

Cernol dit n’émettre aucun déchet toxique si ce n’est l’eau provenant du lavage des équipements. Cette eau est traitée avant d’être lâchée dans le tout-à- l’égout municipal.

MCFI, productrice d’engrais à base d’azote, de phosphate et de potasse, témoigne de la même rigueur. L’entreprise manipule deux gaz toxiques, l’ammoniaque et l’oxyde d’azote. Elle consomme quelque 15 000 tonnes d’ammoniaque par an, conservé dans des réservoirs en acier, isolés à moins 33°c.

Les quelques 500 tonnes d’oxyde d’azote sont conservées dans un réservoir en inox. Pour rendre la sécurité optimale, la MCFI a un projet d’encastrer les différents réservoirs entre des murs de rétention consolidés contre les incendies et les attaques terroristes. Le projet requiert un investissement de Rs 45 millions et est en voie d’être finalisé, indique Harold Ng, le directeur adjoint.

Les teintureries et les fabricants de peintures sont aussi de grands consommateurs de produits chimiques. « Les in can preservatives, (agents de préservation de la peinture dans son logement de vente) est parmi les produits les plus toxiques que nous manipulons », explique Guy Morel, le directeur technique des ventes de Mauvilac Industries.

A Mauvilac, à Cernol comme à la MCFI, les normes de sécurité observées sont rigoureuses. Les déchets sont traités et les émissions éventuelles de gaz contrôlées. Cela n’exclut pas la possibilité d’une faiblesse quelconque dans les systèmes pratiqués par de tels opérateurs. Le Dangerous Chemicals Control Board, s’attacjera à faire un audit complet des facilités existantes. L’idée est de dresser un profil précis de ce secteur, de savoir exactement qui fait quoi et comment. On ne peut dire que cette initiative arrive trop tôt.

par Shyama SOONDUR

RAJESH BHAGWAN ,
MINISTRE DE L’ENVIRONNMENT

« Au moins j’ai agi »

Le drame d’Albion été bien géré, à votre avis ?

C’est la première fois que nous sommes confrontés à une telle situation. La population doit apprécier que nous l’avons gérée.

> Comment l’avez-vous fait ?

Aussitôt prévenus, nous sommes descendus sur la scène du drame. La mobilisation était générale -la police, la CWA, la Special Mobile Force, les sapeurs-pompiers, l’Environnement, la Santé… Nous avons assuré la sécurité des habitants au mieux de nos possibilités. Nous avons passé une nuit blanche dans cette tentative.

> Tout ce qui aurait dû être fait l’a donc été ?

C’est triste qu’on ait un mort à déplorer. Cela aurait pu être évité si la victime nous avait écoutés quand nous lui avons assuré que son épouse était à l’abri.

> Etait-ce bien indiqué de plonger le cylindre de chlore dans la rivière ?

- Nous n’avions pas d’autre choix. Je dirais même que nous aurions dû le faire plus tôt. Nous avons même envisagé de jeter le cylindre à la mer ou encore, dans les bassins de culture du Centre de recherche d’Albion sur la pêche. Entre la vie humaine et les poissons, il n’y a pas de choix possible. Mais ce n’était pas facile de manipuler le cylindre fuyant. La SMF a dû dépêcher sur place une grue spéciale.

> Ne craignez- vous pas d’être accusé de complaisance ?

C’est très facile d’être wise after the event ! Moi j’ai la conscience claire. Il a fallu prendre des décisions sous l’impulsion du moment. Ces décisions, je les ai prises. Il se pourrait qu’une d’entre elles n’ait pas été la bonne. Mais au moins j’ai agi. Cela dit, tout ce qui nous arrive est matière à enseignement. L’accident d’Albion est un eye opener.

> Et quelles leçons en tirez-vous ?

Nous devons mieux nous équiper. Masques et combinaisons de protection, technologie de communication pour éviter la panique…

> Ne pensez - vous pas que les responsabilités d’agir en pareille circonstance sont trop dispersées ?

Plusieurs lois et règlements régissent en effet l’importation, la manipulation, le stockage et la disposition de produits toxiques. Les faire respecter met en scène plusieurs autorités. Mais je ne pense pas que la coordination ait posé un problème. Je suis intervenu comme ministre de l’Environnement et cela me confère une autorité trans-sectorielle en pareil moment.

> La coordination n’a peut-être pas posé problème cette fois. Est-ce là une exception ?

L’application des lois et règlements est effectivement notre talon d’Achille. Mais depuis que je suis ici, il faut reconnaître qu’un certain travail est en train d’être fait. Nous n’en sommes pas encore à la perfection. Encore que pour cela, il suffit que chacun assume la responsabilité qui lui incombe.

> Diriez-vous que le dossier des produits chimiques a souffert parce que d’autres ont réclamé une attention prioritaire ?

Non. C’est vrai que lorsque je suis arrivé, pratiquement tout était à faire. Mais nous travaillons sur plusieurs fronts à la fois- gommer l’insalubrité, embellir, instituer des normes pour mesurer la pollution, protéger le lagon et améliorer la qualité de l’air. Notre projet d’un complexe pour les déchets toxiques prend forme dans l’Ouest. Un Dangerous Chemicals Control Bill est en élaboration. Nous ouvrons bientôt les offres pour le recyclage du plastique. Nous prospectons des terrains pour accueillir la vieille ferraille. Et le recyclage de pneus et d’accumulateurs usés est également envisagé…

> Le drame d’Albion met aussi en évidence l’inconscience des Mauriciens. Qui les sensibilisera ?

Les Mauriciens doivent faire l’effort de revoir leurs comportements. Il faudra aussi les éduquer. Le gouvernement étudie actuellement la meilleure façon de le faire. Je pense qu’il faut commencer par dire clairement au public ce qu’il doit et ce qu’il ne doit pas faire. Même s’il est vrai que, quoi qu’on fasse, le risque zéro n’existe pas.

> Le public n’a donc aucune raison d’avoir peur pour sa sécurité si pareille situation devait se reproduire ?

Non. Il n’y a pas de raison. Il faut laisser faire les autorités. Si nous n’assumons pas notre responsabilité, nous en paierons le prix.

Propos recueillis par Shyama SOONDUR

Le chlore dangereux ?

Le chlore, à l’état pur, est sans conteste un gaz toxique. Le ministère de la Santé le classe comme tel. Pourtant, il ne figure pas sur la liste des produits chimiques dangereux dont l’importation est strictement contrôlée sous le « Consumer Protection (Price and Supplies) Act ». Les autorités sont bien incapables de s’expliquer cette absence. Un oubli. Probablement.

 

La toxicité du chlore dépend de sa concentration. Généralement, le contact avec ce gaz provoque des irritations de la peau et des brûlures aux yeux et aux narines. Une plus forte concentration entraîne des problèmes respiratoires pouvant aller jusqu’à un œdème pulmonaire et, éventuellement, au décès. Les complications surgissent plus vite quand la personne qui est en contact avec le gaz souffre déjà de troubles respiratoires.

Pour autant, le chlore est présent presque partout, sous une forme ou une autre. Ce gaz est normalement conservé sous pression, en forme liquéfiée. Il existe également sous forme de granulés. La mer en est le plus grand réservoir. L’eau du robinet en contient de même que pas mal de produits à récurer telle l’eau de javel.

Le chlore est un stérilisateur essentiel dans le traitement de l’eau à échelle industrielle pour la consommation domestique. De fait, la Central Water Authority (CWA) en est un des plus gros consommateurs du pays. Elle utilise au moins 400 tonnes par an, achetées à un fournisseur sud-africain, le NCP, à travers un importateur local qui est Desbro Trading Ltd.

C’est du chlore liquéfié qu’utilise la CWA. Ce produit lui est livré dans des cylindres pressurisés qui, une fois vides, sont retournés au fournisseur en Afrique du Sud. Celui-ci les remplit de nouveau après avoir au préalable vérifié leur sûreté. La CWA conserve ses cylindres de chlore dans un dépôt à Pailles. A tout moment, cet organisme dispose d’un stock représentant un à deux mois de consommation.

Outre la station de traitement de la CWA, les cylindres de chlore peuvent également être trouvés là où cet organisme puise l’eau directement de la nappe souterraine. L’eau est traitée sur place avant d’être mise sur le réseau de distribution.

La CWA écarte tout risque de négligence par rapport à la manipulation du chlore.

«Nous comptons plus de 30 années d’expérience », relève un haut responsable. Du reste, NCP, le fournisseur de la CWA, assure un encadrement permanent. Il faut aussi savoir que celui qui manipule le chlore liquéfié n’est pas en contact direct avec le produit. Tout se fait à travers un système de conduits et de régulateurs.

Les propriétaires de piscines et autres installations nécessitant un recyclage d’eau propre recourent également au chlore. La tendance actuellement est d’encourager les usagers individuels à privilégier le chlore sous forme de granulés. C’est un produit plus stable, affirment ceux qui s’y connaissent.

 

L'Express 31 mai 2003