Tourisme et xénophobie


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Il faut ramener la démonstration de xénophobie des windsurfers du Morne à sa juste proportion. Ce n'est là qu'un mouvement d'humeur d'un petit groupe de privilégiés, qui n'engage pas la population mauricienne dans son ensemble, et qui s'en sont pris à des touristes voulant goûter eux aussi aux joies de la glisse. Mais que se passerait-il si demain Mauriciens, perdant leur sourire proverbial, et touristes devaient se regarder en chiens de faïence et si les plages des hôtels devaient être gardées par des unités de police, armes au poing ?

À dire vrai, fort heureusement, nous n'en sommes pas là. Quoiqu'il y a bien eu dans le passé quelques poussées d'adrénaline et altercations entre Mauriciens et touristes sur les plages ; de même entre citoyens de deuxième zone et propriétaires de campements à propos de plages gardées par des cerbères tous crocs dehors et qui n'avaient rien de chiens de faïence.

Mais les gouvernements qui passent écoutent-ils assez, vraiment, les milliers d'usagers de plages publiques ? À Flic-en-Flac pour les centaines de pique-niqueurs qui fréquentent cette plage, il n'y a toujours que quelques rares toilettes et points d'eau. Idem à Choisy, Pointe-aux-Biches dans le Nord, pour ne citer que ces quelques exemples. Pis, à Pointe-aux-Biches, des véhicules n'hésitent pas à emprunter le ruban de sable immédiat à la mer au mépris des familles qui pique-niquent et du camp des scouts, formidable école de vie, qui tente d'inculquer des vertus civiques à leurs enfants.

Ce que demandent les Mauriciens, en attendant que les promesses de boat houses, d'activités nautiques et de plages se concrétisent, ce sont des facilités de base élémentaires d'eau, de toilettes propres et de poubelles en nombre suffisant. À Trou-d'Eau-Douce, les enfants du village nagent toujours dans des eaux non sécurisées et salies par le fuel des bateaux de plaisance. Les projets annoncés avec grand tapage ne prennent toujours pas forme. Cela après que de petits opérateurs touristiques ont été virés sans ménagement aucun de l'Ile-aux-Cerfs pour faire de la place à des parties de golf " for the very few, far from the madding crowd ". Au diable, les Mauriciens devenus étrangers dans leur propre pays ! Comment dans ces conditions empêcher que des Mauriciens n'expriment leur frustration ?

L'État ne doit pas défalquer ses responsabilités concernant l'aménagement des plages publiques. Et on ne peut sous ce chapitre attendre indéfiniment que le secteur privé apporte sa contribution. Un seul groupe hôtelier l'a fait jusqu'ici. Il s'agit du groupe Beachcomber et de la plage publique de La Cuvette à Grand-Baie. On pourrait suggérer ici que les millions qui seront récoltés désormais des divers opérateurs touristiques par la Tourism Authority servent à l'aménagement et à l'entretien des plages publiques. Ce serait dommageable si la population mauricienne, dont on dit qu'elle est le pilier central de l'industrie touristique en raison même de son sens inné de l'accueil, ait l'impression qu'elle est l'éternelle laissée-pour-compte.

À temps et à contre-temps, il faut rappeler que les Mauriciens doivent aujourd'hui se contenter de 19 km de plage contre 29 km aux hôtels et 52 km aux propriétaires de campements qui bénéficient de baux archaïques et scandaleux.

L'État tend à oublier que l'enjeu concernant les plages, - qui relèvent du patrimoine national et du domaine public - n'est pas d'ordre légal mais avant tout moral et social. L'intérêt de la grosse majorité passe avant les jouissances féodales d'une petite minorité qui considère les plages comme une propriété privée. On ne peut, ces jours-ci, faire l'impasse sur la question des plages publiques qui se pose dans toute son acuité. La présence en grand nombre des Mauriciens sur les plages publiques les dimanches témoigne de l'attachement de la population à leur patrimoine, à un loisir pas toujours accessible. De même, les faits, pas si divers, nous ramènent à l'esprit qu'on ne passe pas sur certaines plages au risque d'être refoulé par des agents de sécurité, d'être menacés par des chiens enragés ou par les seigneurs des lieux aussi enragés que leurs chiens.

Nous l'avons déjà dit : l'intérêt de la population prime sur toute autre considération si nous ne voulons pas porter atteinte à l'industrie touristique. De fait, notre situation obéit à deux impératifs : le développement touristique d'une part et les besoins et les attentes de la population en termes d'espaces de loisirs et de récréation sur le littoral d'autre part. La pression sur les plages publiques est aujourd'hui énorme mais l'État, la tête enfouie dans le sable, continue à favoriser la politique de l'autruche. Les gouvernements qui se succèdent donnent l'impression de ne privilégier que le développement touristique au détriment des aspirations des Mauriciens en termes de plages et de loisirs. Continuer dans cette voie, c'est aller vers la catastrophe.

Le Mauricien 4 aout 2003