La menace verte: Les algues envahissent la plage de Palmar


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Palmar étouffe. Les algues ont envahi le lagon et la plage : un phénomène naturel qui s'est transformé en véritable cauchemar pour la direction de l'hôtel "Le Surcouf" et les habitants de la région. Les uns sont désespérés de voir leurs chiffres d'affaires chuter, les autres sont exaspérés par ces tas d'algues malodorants qui ne cessent de s'agrandir, véritables nids à moustiques. Les autorités ont promis d'intervenir dans les prochains jours, mais la solution qu'elles proposent n'est que temporaire.

Vingt-cinq à trente camions d’algues ayant envahi la plage sont enlevées chaque jour ... un éternel recommencement.

Tous les jours, Rajen doit surmonter le dégoût que lui procurent les algues gluantes et pourrissantes qui s'entassent sur le débarcadère de Palmar. "Senti pi dizef gâté. Na pli capave vine baigné ici. Chaque fois mo passe par là mo bisin bouche mo néné sinon mo gagne envie vomi. Ou habite dans l'endroit, ou envie prend impé l'air dans ou la cour en bas pied, ou pas capave. Ou bisin reste endans à cause sa puanteur là." Comme les autres riverains, il se dit écoeuré par l'accumulation de cette matière morte aux reflets verdâtres de poisson pourri. A quelques encablures de là, l'hôtel Le Surcouf. Chaque jour, il fait enlever des tonnes d'algues de sa plage pour les disposer là. Aux pieds de Rajen...

Issoop Rajah, le directeur du Surcouf, s'arrache les cheveux. La région a toujours contenu des quantités élevées d'algues, mais ces derniers temps, c'est l'enfer, et il ne comprend pas pourquoi. Pour Olivier Tyack, président de la Mauritius Marine Conservation Society, la réponse est simple : les algues croissent comme des mauvaises herbes lorsqu'il y a pollution, c'est-à-dire lorsque l'eau de mer contient beaucoup de nitrates. Un point de vue que partage le Dr Mitra Bhikajee, conférencier à la Faculté des sciences de l'université de Maurice.

Tous deux estiment que la prolifération des algues serait liée à un excès de fertilisants utilisées dans les plantations d'oignons situées non loin de l'hôtel. Ceux-ci s'infiltreraient dans le sable et seraient drainés vers la mer avec l'irrigation et les pluies. A cela s'ajoute le fait que l'eau circule mal dans le lagon. Conséquence : les fertilisants alimenteraient les algues les faisant croître plus qu'il n'en faut. Que d'algues, que d'algues... Les clients du Surcouf sont fort mécontents de ne pouvoir se baigner dans le lagon. Pour atteindre une zone d'eau claire, il leur faut marcher sur une distance de plusieurs dizaines de mètres, en évitant soigneusement de mettre les pieds dans la flaque gluante. Quant à admirer les formations coralliennes à bord du bateau en fibre de verre de l'hôtel, c'est actuellement une mission impossible. Finalement, les touristes préfèrent séjourner ailleurs... là où la plage est moins verte. "On a eu le cas d'une famille britannique qui a porté plainte en cour d'Angleterre. L'hôtel a dû débourser la somme de 5 000 livres sterling (Rs 205 000) pour les dédommager." Issoop Rajah a de quoi être amer.

Et pour couronner le tout, bon nombre de tours-opérateurs mauriciens et étrangers ont annulé leurs réservations. Une situation qui a contraint l'hôtel à baisser le prix de ses 33 chambres, jusqu'à plus de plus de 50 %, précise le directeur

 

Malheureusement, le tracteur enlève chaque jour des tonnes d’algues mais aussi un sable précieux.

Aux grands maux, les grands remèdes. Pour se débarrasser de ce fléau, l'hôtel utilise un tracteur qui ratisse le terrain. C'est loin d'être la solution idéale. Non seulement le tracteur détruit l'écosystème de la plage en ramassant le sable, mais le bruit de ses allées et venues incommode, dès huit heures du matin, les clients de l'hôtel. "Enlever les algues à la main est chose impossible à cause du nombre, explique Issoop Rajah. Chaque jour, nous enlevons l'équivalant de 25 à 30 camions d'algues. Si on ne les enlève pas, on crèvera ; l'hôtel fermera ses portes et ses employés se retrouveront au chômage." En attendant, la menace se précise : d'autres algues s'ajoutent chaque jour à celles qui sont entassées sur le débarcadère. "Je ne comprends pas. Au lieu de pourrir ici, ces algues auraient pu être utilisées comme engrais par les agriculteurs. Plusieurs d'entre eux nous en ont d'ailleurs déjà fait la demande." Comme dans un mauvais scénario catastrophe, le directeur de l'hôtel se sent seul face aux envahisseurs.

En fait, il se heurte à un obstacle de taille : les algues contiennent du sable. "Comme l'extraction de sable est interdite, nous n'avons pas d'autre choix que de les entasser sur le débarcadère, à quelques mètres de l'hôtel."

Au bout de six mois, les algues sont complètement pourries et se désintègrent dans le sable. C'est alors que le résidu algues-sable peut être ramené sur la plage de l'hôtel. "Nous recyclons en quelque sorte", explique Issoop Rajah, assez satisfait de cette solution.

Olivier Tyack est, lui, partisan d'une méthode plus radicale : foutre le feu à tout ça. Car les conséquences écologiques sont incalculables avec la méthode d'Issoop Rajah. Le sable retransporté sur la plage de l'hôtel va contenir en effet des fertilisants, lesquels vont être absorbés par les algues, puis par le lagon, voie ouverte à la prolifération... Un vrai cercle vicieux.

Pour résoudre le problème à long terme, la direction de l'hôtel a commandé une étude du lagon de Palmar. Après analyse, les experts sont arrivés à la conclusion que l'eau du lagon est stagnante.Ce qui provoquerait les dépôts d'algues.

La solution pour augmenter le flux de l'eau serait, selon eux, d'ouvrir un passage artificiel là ou il existe déjà une "fausse passe." En 1997, la direction du Surcouf a donc soumis un rapport au ministère de l'Environnement pour une évaluation de l'impact environnemental du projet. Ce dernier, révèle Ananda Rajoo, conseiller au ministère de l'Environnement, a été rejeté.

Le 19 janvier dernier, lors d'un comité technique du ministère de l'Environnement, le consultant du Surcouf a signifié son intention de soumettre une nouvelle demande au ministère."Cette fois, il ne s'agit pas d'ouvrir la passe, mais de la nettoyer de manière à la débarrasser des débris qui obstruent l'ouverture. Une fois la demande faite, le ministère étudiera le projet", assure Ananda Rajoo.

En raison des virulentes protestations des habitants de la région de Palmar, le ministère de l'Environnement travaille de concert avec le ministère des Administrations régionales et le conseil de district de Moka-Flacq pour que les dépôts d'algues entassés au débarcadère soient enlevés dans les prochains jours et acheminés vers un dépotoir.

"Nous sommes conscients du fait que l'hôtel doit satisfaire ses clients, relève Ananda Rajoo. Donc, en attendant de trouver une solution à long terme, nous encouragerons la direction de l'établissement à enlever les dépôts d'algues chaque jour, comme il le fait actuellement. Mais nous établirons des règles que l'hôtel devra respecter afin de minimiser l'extraction de sable et ne pas détruire la plage. Par exemple, faire en sorte qu'en ramassant les algues, le tracteur ne fouille pas le sable, mais ratisse seulement les algues."

Saphira KALLEE

 

L'Université de Maurice se penche sur nos lagons

Il est essentiel, selon le Dr Mitra Bhikajee, de faire une étude chimique du lagon dans la région afin d'évaluer la source des substances nutritives qui encourage la prolifération des algues. Avant toute mesure, il serait important de confirmer si la source de ces substances est bien la plantation d'oignons et non pas les maisons avoisinantes. La source identifiée, des mesures pourront être prises, soit en limitant la quantité de fertilisants, soit en traitant les eaux usées provenant des habitations. Si malgré tout le problème persiste, il faudra faire appel à un océanographe pour étudier comment modifier avec des structures solides les courants afin de créer une meilleure circulation de l'eau dans le lagon. De son côté, la Mauritius Marine Conservation Society a effectué un relevé de l'eau de mer de Palmar, vendredi dernier, afin de mieux comprendre les raisons qui favorisent la prolifération des algues et proposer éventuellement des solutions. Il est essentiel, selon le Dr Mitra Bhikajee, de faire une étude chimique du lagon dans la région afin d'évaluer la source des substances nutritives qui encourage la prolifération des algues. Avant toute mesure, il serait important de confirmer si la source de ces substances est bien la plantation d'oignons et non pas les maisons avoisinantes. La source identifiée, des mesures pourront être prises, soit en limitant la quantité de fertilisants, soit en traitant les eaux usées provenant des habitations. Si malgré tout le problème persiste, il faudra faire appel à un océanographe pour étudier comment modifier avec des structures solides les courants afin de créer une meilleure circulation de l'eau dans le lagon. De son côté, la Mauritius Marine Conservation Society a effectué un relevé de l'eau de mer de Palmar, vendredi dernier, afin de mieux comprendre les raisons qui favorisent la prolifération des algues et proposer éventuellement des solutions.

 

 L'Express du 4 mars 2001