Un an après leur victoire devant la Haute cour de Londres Les Chagossiens toujours seuls face à la dictature du monde libre


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Nombreux sont les Mauriciens, très influencés par les médias occidentaux et certains opinion leaders locaux, qui gobent, ces jours-ci, l'argument que le terrorisme international justifie pleinement l'extraordinaire build-up militaire américain qui a lieu sur l'atoll de Diego Garcia, revendiqué par la République de Maurice. De Diego Garcia, partent des attaques aériennes contre l'Afghanistan et tout l'arsenal des Américains en Europe y est actuellement déployé. Or, les commentateurs, soi-disant soucieux de la préservation de la civilisation, font peu de cas du jugement prononcé le 3 novembre de l'année dernière par la Haute cour de justice de Londres, la plus haute instance de redressement des droits civiques de tout le Royaume-Uni, ordonnant le retour des natifs de cet atoll dans leur terre des Chagos. À ce jour, rien n'a été fait dans ce sens. Ce refus, qui équivaut à un mépris américain de la justice britannique, se fait avec la complicité du gouvernement de Londres lui-même. Plus grave encore, avec celle du gouvernement mauricien, qui prétend pourtant que les Chagossiens sont ses citoyens…

Les Chagossiens, semble-t-il, devront donc, une fois de plus, ne compter que sur leur propre détermination à ne jamais renoncer à leur droit au sol. Même si, devant l'indifférence des bien pensants mauriciens, ils font face seuls, une fois encore, à la dictature du monde dit libre…

Une année après, il faut d'abord rappeler ce que fut la conclusion des deux juges britanniques, lord Justice Laws et Gibbs. Dans leur jugement historique du 3 novembre de l'année dernière, quelques jours seulement avant que le gouvernement britannique n'adopte une nouvelle Charte des droits de l'homme - qui, depuis, consolide son fameux Magna Carta -, ces juges ordonnèrent l'annulation de l'ordonnance d'avril 1970 interdisant aux Chagossiens de retourner dans leurs îles après en avoir été exilés, avec les observations suivantes : "en prétendant vouloir assurer la bonne administration du BIOT (peace and good governance) pour garantir la sécurité militaire de l'Occident en jetant dehors ceux qui y vivaient, les décideurs britanniques ont, en fait, échoué lamentablement (an abject legal failure)".

Ironiquement, le juge Laws affirmait que cette attitude lui rappelait la prose du pro-consul romain Tacite dans Agricola, dénonçant le vide que certains devaient faire autour d'eux pour ensuite appeler cela "la paix" (They make a desert and call it peace). Le juge Gibbs alla encore plus loin en qualifiant la façon de s'y prendre du commissaire du BIOT (les Chagos) pour se débarrasser des îlois avec la complicité des ministres britanniques au pouvoir en 1965 "d'invitation à entrer dans un monde barbare sans loi".

Plan RQD ou les véritables intentions américaines

Oussama Ben Laden, son réseau Al Quedda et ses protecteurs afghans sont définitivement de bons prétextes qui permettent aux militaires américains de réaliser, sous couvert de la guerre contre le terrorisme, un très vieux plan mis au point avec le Foreign Office britannique depuis les années 50, soit à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, pour contenir la Chine communiste.

Il y a deux semaines, le secrétaire américain à la Défense, M. Donald Rumsfeld, réputé faucon au sein de l'administration américaine, a soumis au Congrès ses nouvelles propositions stratégiques militaires qui confirment la réalisation de ce vieux rêve de verrouillage de l'océan Indien. Les propositions mettent l'accent sur la défense du territoire national américain, surtout après les attentats du 11 septembre, et l'importance de l'Asie. Sous le titre de Rapport Quadriennal de Révision de la Défense (RQRD), les propositions mettent l'accent sur ce que les militaires US qualifient de "menaces asymétriques", c'est-à-dire, les menaces venant d'États "hors la loi" ou de groupes terroristes, dotés ou cherchant à se doter d'armes de destruction massive (chimiques, biologiques, nucléaires, informatique) et de vecteurs balistiques.

L'agence Reuters, qui a recueilli les propos d'un responsable du Pentagone après la publication du RQD a affirmé que, pour les États-Unis, "la protection du pays et de ses frontières va de pair avec une forte présence militaire américaine à l'étranger et une coopération avec les amis et alliés, notamment l'OTAN. Cette présence sera certes maintenue en Europe. Mais en l'absence de dangers majeurs sur le vieux continent, sauf dans les Balkans, un redéploiement se fera vers l'Asie, où le maintien d'un équilibre sera une tâche complexe avec la montée en puissance de la Chine". Toujours d'après ce responsable, qui a voulu rester anonyme, précise Reuters, "le Proche-Orient reste essentiel à cause de ses ressources énergétiques primordiales et car plusieurs États sont menaçants. Si la dissuasion ne fonctionne pas, il s'agira en dernier recours de pouvoir battre de façon décisive tout adversaire. Dans ce but, les forces américaines - dont les effectifs sont finalement maintenus à 1,4 million de personnes - doivent être en mesure d'écraser et occuper le territoire d'un ennemi, ou gagner la guerre antiterroriste globale, tout en contrant simultanément un agresseur".

Le grand mérite de la justice britannique

Il n'est pas réaliste de croire que ce Rapport Quadriennal de Révision de la Défense ait pu être conçu à la va-vite uniquement à cause des attentats du 11 septembre contre New York et Washington. C'est, en fait, un plan qui date d'après la Seconde Guerre mondiale et la crise de Suez, en 1959. Dans le dispositif global mis en place par les militaires américains, Diego Garcia, on le sait depuis 1955, est appelé à jouer un rôle pivot pour permettre aux États-Unis et à ses alliés, dont l'OTAN et l'Organisation des pays du Sud-Est asiatique (ASEAN) de contrôler à la fois le Sud-Est asiatique, l'Indonésie, l'Afrique et le Proche-Orient. Le raisonnement des Américains et de l'OTAN autour de la nécessité de la base de Diego Garcia est connu : la puissance qui contrôle la mer et l'espace aérien contrôle également les pays riverains. C'est ce même raisonnement qui a poussé les États-Unis à implanter une base dans l'île d'Ascension en plein milieu de l'océan Atlantique pour contrôler l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique latine. Cette implantation obligatoire dans le centre de l'Atlantique a entraîné l'exil forcé des habitants d'Ascension à l'île de Ste-Hélène. C'est la même politique qui a été appliquée contre les habitants des Chagos, contraints de venir vivre dans les ghettos de Port-Louis. On comprend dès lors l'intention délibérée des États-Unis quand ils ont produit une lettre lors du procès de Londres pour tenter de faire pression sur la justice britannique afin qu'elle rejette la plainte des Chagossiens. Le responsable politico-militaire du Pentagone, M. Newsom s'était permis de faire savoir à la Grande-Bretagne que, "si d'aventure elle acceptait de retourner les Chagossiens dans les îles autres que Diego Garcia (dont dans les îles Peros Banhos et Salomons) en leur pourvoyant une piste d'atterrissage à Peros ou à Salomons, les militaires ne leur porteraient pas secours en cas de besoin. Par exemple que l'aéroport de Diego Garcia resterait fermé à tout avion civil qui serait en difficulté". Le grand mérite de la Haute cour de Londres est d'avoir démontré, à travers la décision des juges Laws et Gibbs, que la justice ne se laissait pas impressionnée quand il faut faire respecter les droits de l'homme.

"Little brother Mauritius" : un bon valet

Que les militaires américains n'avaient nullement besoin de Ben Laden et des attentats contre New York et Washington pour transformer Diego Garcia en une base d'attaque permanente contre ce qu'ils considèrent être des États "menaçants" était donc depuis très longtemps une évidence. Déjà dans le document britannique déclassifié au Public Record Office de Londres et intitulé Defense Facilities in the Indian Ocean - Draft Memorandum by the Foreign Secretary and Defence Secretary for Circulation in the Defence and Overseas Policy Committee (référence FO 371/I84523), il était dit que les USA insistaient à créer la base de Diego Garcia "en tenant compte de l'agression de la Chine communiste contre l'Inde en 1962". Puis, s'inventant une invasion soviétique de l'ocean Indien dans les années 70, invasion imaginaire critiquée par l'enquête du Congrès américain présidée par le représentant Hamiliton lui-même, en 1975, les militaires américains firent de l'océan Indien un point chaud tout à fait inutile. Le comité d'enquête, de même que la CIA, devait concéder que la "menace soviétique dans l'océan Indien" a été grossièrement et délibérément exagérée. Bien que le rapport d'enquête Hamiliton exprimât de sérieux doutes sur la nécessité de la base, le gouvernement américain parvint à faire voter par le Congrès les fonds nécessaires (plus de 28 millions de dollars) pour aménager ses structures de relais militaires à Diego Garcia.

Le fait marquant dans la géostratégie américaine c'est que l'Inde, qui était officiellement résolument opposée à la base de Diego Garcia quand celle-ci n'était qu'une base de communication et de station-relais pour la 7e flotte US du Pacifique, n'en souffle plus mot de nos jours. Résolument alignés sur Washington depuis 1991, soit depuis que les Américains ont lâché le Pakistan et lorsque l'URSS se désintégrait, nos amis les Indiens acceptent désormais que "Johnny takes his bombs to the Indian Ocean…"

Le plus révoltant dans tout cela c'est la position que la République de Maurice adopte dans la conjoncture. On a la nette impression que l'île Maurice n'a pas une politique étrangère qui lui est propre. La République de Maurice, que l'Inde considère comme le "little brother of India", s'est, elle aussi, alignée sur la politique de New Delhi qui est désormais celle "d'assister les États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme". Même si on peut comprendre que l'Inde veuille doubler le Pakistan et obtenir le soutien de Washington dans sa propre lutte contre les terroristes musulmans du Cachemire, fallait-il que la République de Maurice se fasse bon valet et ne fasse aucun effort particulier sur le plan international pour rappeler à la Grande-Bretagne et aux États-Unis leur devoir envers les Chagossiens. Le ministre des Affaires étrangères mauricien, M. Anil Gayan, a pris position en faveur du plan de guerre antiterroriste américain plus vite que l'ombre du président Georges Bush lui-même… Depuis les attentats du 11 septembre contre New York et Washington, M. Gayan a maintes fois défendu "le droit des Américains d'utiliser Diego Garcia comme bon leur semble", mais pas une seule fois n'a-t-il rappelé le droit de retour des Chagossiens dans leurs îles depuis les événements du 11 septembre…

Espérons que l'opinion publique mauricienne saisira la portée de l'action qu'envisagent de prendre les Chagossiens, dans une semaine, quand, derrière le Groupe Réfugiés Chagos d'Olivier Bancoult, ils iront "dormir" devant le siège de la Haute commission britannique à Port-Louis pour faire entendre leurs voix et leurs droits. Cette voix et ces droits que les bombardiers US en Afghanistan veulent couvrir, matin et soir, par reportages de CNN interposés.

Heureusement aussi que, aux États-Unis mêmes, l'avocat Micheal Tigar continue à rappeler aux militaires de son pays que dans ces îles paradisiaques des Chagos où ils redéploient ces jours-ci des tonnes de bombes, de canons et leurs avions bombardiers dernier cri, vivaient en paix des hommes et des femmes et que ceux-ci entendent bien y retourner… À leur façon, et ils ont raison de le faire, les Chagossiens démontrent qu'ils rejettent la dictature d'un monde qui se prétend libre…

Le Week End 4 Novembre 2001