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"Ce sont des navires en provenance de Surat et de Pondichéry qui les amènent. Il y a alors en Inde des kidnappeurs professionnels qui procurent des esclaves aux îles. En 1704, on dénombre 45 esclaves indiens. A partir de 1728, des arrivées plus nombreuses sont enregistréesà la suite de l'initiative du gouverneur Dumas, qui se rend personnellement à Pondichéry."

L'événement commémoré pour la première fois nationalement ce
2 novembre est en effet d'une grande portée. L'arrivée massive des engagés indiens marque un tournant décisif de l'histoire du peuplement de Maurice. Ce navire qui accoste au Port-Louis le 2 novembre 1834 avec une quarantaine de coolies venus du Bihar et engagés pour cinq ans comme laboureurs, pose les prémices d'une grande vague d'immigration qui changera durablement la face de notre pays. Ce fait reconnu, il est cependant nécessaire de restituer toute la vérité historique et rappeler que l'immigration indienne avait débuté à l'île de France bien avant l'arrivée de l'"Atlas", en 1834, et dans des circonstances assez différentes.

Il est désormais futile de contester la date du 2 novembre 1834, qui marque le début de l'immigration indienne officielle sous le régime colonial anglais. Mais il est indispensable de ne rien gommer de la période antérieure. Parce qu'elle est tout aussi fondatrice. Si l'on insiste autant sur la période qui démarre en 1834, c'est sans doute parce qu'elle jette les bases du peuplement futur de la colonie, de la filiation charnelle et finalement de l'identité nationale. C'est l'histoire du peuple, des liens de sang, de la continuité organique des générations, de l'héritage culturel, des coutumes ancestrales. Les Mauriciens d'origine indienne - plus nombreux que les 70 % généralement admis - sont les héritiers de cette deuxième vague d'immigration, des Indiens qui font le libre choix de rester dans la colonie à la fin de leur contrat d'engagement, surtout à partir de 1870.
Mais il y a une période antérieure non moins héroïque, celle de l'arrivée d'ouvriers indiens employés à la construction même de l'île de France sous Mahé de La Bourdonnais, et plus ancienne encore car elle remonte à 1686, l'époque où l'on importe des esclaves indiens.

Ce sont des navires en provenance de Surat et de Pondichéry qui les amènent. Il y a alors en Inde des kidnappeurs professionnels qui procurent des esclaves aux îles. En 1704, on dénombre 45 esclaves indiens. A partir de 1728, des arrivées plus nombreuses sont enregistrées à la suite de l'initiative du gouverneur Dumas, qui se rend personnellement à Pondichéry. Après une interdiction décidée par la direction parisienne de la Compagnie des Indes, le trafic reprend sous La Bourdonnais en 1735.

Bien qu'appréciant l'intelligence des Indiens, la Compagnie avait jugé dans un premier temps les esclaves trop nonchalants et peu aptes aux travaux des champs. Mais le trafic redémarre en 1737-38; 200 esclaves au moins sont débarqués par différents navires. Toujours sous l'impulsion de La Bourdonnais, Pondichéry songe même à demander à Chandernagor d'acheter à Patna 300 "prisonniers de guerre", euphémisme administratif.

Par la suite, des acheteurs individuels sont même autorisés à en importer. Durant cette période, Pondichéry, chef-lieu des territoires français en Inde, exporte plus que les autres comptoirs vers les Mascareignes.

Entre 1773 et 1810, vingt expéditions en provenance de l'Inde apportent des esclaves à Port-Louis. Leur nombre exact n'est pas connu du fait que les déclarations des armateurs sont incomplètes.

Un certain nombre de ces esclaves indiens sont envoyés à Rodrigues, où travaillent également des Libres indiens. Un état des appointements daté de 1769 indique que les esclaves, dont certains sont matelots, reçoivent des gages de cinq livres par mois, contre 25 livres pour les Libres indiens.

Outre ces esclaves, des Libres indiens arrivent également dans l'île dès les premiers temps de l'occupation française. Les premiers engagés commencent à débarquer dès 1729. Certains ouvriers et artisans viennent directement de l'Inde, d'autres sont passés par Bourbon, où ils ont fait la preuve de leur talent.

Recrutés par la Compagnie des Indes, ils touchent des salaires mensuels. Un premier groupe d'ouvriers libres arrive de Pondichéry en 1726 : 164 maçons et manoeuvres. L'année suivante, d'autres travailleurs arrivent, toujours de Pondichéry et de Karikal.

En général, les Indiens s'engagent auprès de la Compagnie pour une période de trois ans. A la fin de leur contrat, certains regagnent leur pays natal, mais beaucoup décident de s'installer dans l'île. Ils sont employés comme maçons, charpentiers, forgerons, pions, ouvriers et "lascars" (marins).

La Bourdonnais, qui se lance dans ses grands projets de développement - création du port, construction de routes et de bâtiments publics -, apprécie les qualités de cette main-d'oeuvre qualifiée, réputée "docile" et laborieuse. En 1740, il fait même venir à ses propres frais des orfèvres, des tailleurs et des cordonniers.

Cette première immigration indienne - esclaves importés dès le début de la colonisation française et ouvriers libres engagés par la Compagnie des Indes - s'est d'abord organisée à partir de la côte de Coromandel. Pondichéry, principal comptoir français de la région, est au centre de ces opérations. La côte de Coromandel est alors réputée pour son commerce de toileries.

D'autres engagés sont originaires de la côte de Malabar, dans l'Ouest de l'Inde, entre Goa et le cap Comorin au sud. C'est une vaste zone couvrant le Kanara et le Malabar (aujourd'hui les districts de Mysore et l'Etat de Kerala).

Plusieurs explications existent sur l'étymologie et la signification du mot "Malabar". Il pourrait être une déformation portugaise du mot "Maléatar", habitants de la côte de Malabar ; ce pourrait aussi être une dérivation de "Malegalem" - riche en montagnes. Toussaint semble préférer la thèse d'un chercheur de l'université de Madras qui a démontré qu'à l'origine, les Arabes qui abordaient sur la côte de Malabar s'arrêtaient à un point appelé Mali (Mulay), près de Quilon. Ils ont donné le nom de "Malibar", pays de Mali, à toute la côte. Ce vocable était pour eux synonyme de "côte du poivre". C'est le produit qu'ils venaient chercher en ces lieux. "Malibar" est devenu "Malabar" pour les Portugais.

C'est à partir de ces côtes de Coromandel et de Malabar que se recrutent le plus grand nombre d'Indiens libres destinés à l'île de France. Pour faciliter l'engagement des ouvriers indiens dont l'île a tant besoin, les autorités coloniales prennent une série de mesures afin d'assurer le bon déroulement de cette première immigration.

D'abord, les conditions même de recrutement sont certifiées par des actes notariés dressés soit à Pondichéry, soit dans l'île. Des accords passés entre les administrations de Pondichéry et de l'île de France facilitent le transfert d'une partie des salaires des ouvriers à leurs parents restés en Inde. C'est là une condition préalable essentielle, tant il est évident que la première motivation de ces engagés est de venir en aide à ceux qui restent au pays. On incite les épouses des ouvriers à venir rejoindre leur mari : leur voyage est gratuit à bord de tous les vaisseaux de la Compagnie.

Un nombre appréciable d'Indiens libres arrivent ainsi et certains décident de se fixer dans l'île. Ils participent activement au développement initial de la colonie, apportant leur savoir-faire à la construction des chantiers navals et aux travaux de génie décidés par la Compagnie.

Leur expérience est aussi mise à profit pour assurer la formation des Libres africains affectés à divers ateliers.

Les Indiens sont bientôt suffisamment nombreux dans le pays pour que tout un quartier leur soit réservé au nord de Port-Louis. C'est dans ce "Camp des Malabars" que les Indiens investissent en premier. Ils y achètent des terrains vagues d'une superficie de 100 à 200 toises - non concédés, mais dont ils sollicitent après coup la concession auprès des administrateurs - et y contruisent leur maison.

Ces premiers immigrants fondent même une Assemblée de Malabars qui a des démêlés avec les autorités policières. Dès 1775, elle fonctionne comme un État dans l'État, s'arrogeant des pouvoirs très étendus sur l'ensemble de la communauté indienne, y compris celui de rendre justice dans le camp.

De fréquentes disputes éclatent toutefois, car les dirigeants de l'Assemblée exercent leur pouvoir comme une véritable mafia, terrorisant les Indiens qui transgressent les règles du groupe.

Les conflits à l'intérieur du camp prennent des proportions si alarmantes que pour assurer l'ordre, les autorités coloniales décident de créer une fonction officielle de Chef des Malabars chargé de faire la liaison entre les Indiens et l'autorité centrale (1789).

Cette première communauté indienne connaît un progrès économique assez rapide. La discipline personnelle et le mode de vie austère des Indiens font qu'ils accèdent à une certaine prospérité, supérieure à celle de nombreux petits Blancs.

Profitant de la crise du logement dans l'île, les ouvriers du bâtiment se lancent dans la construction et la vente de maisons. Certains créent leur propre entreprise. Et comme ils ne sont soumis à aucune des restrictions frappant les Libres africains, ils peuvent plus facilement acheter et vendre des esclaves.

Mais ils investissent surtout dans les valeurs foncières. Après avoir construit leur propre maison dans le Camp des Malabars, ils achètent des terrains dans les régions rurales. Ils préfèrent d'abord Poudre-d'Or, dans le Nord-Est, où ils prennent ainsi des terrains de huit à 154 arpents.

Ils sont également nombreux à bénéficier de concessions de terrain. Ce sont souvent de petites parcelles, mais quelques heureux obtiennent jusqu'à 625 arpents.

Vers la fin du siècle, plusieurs de ces Libres indiens possèdent des esclaves, entre 10 et 50, y compris parfois des esclaves indiens. Un litige oppose même l'Église catholique et l'administration coloniale quand les Libres indiens se retrouvent propriétaires d'esclaves chrétiens. Les prêtres des îles de France et de Bourbon jugent scandaleux que l'on permette à des "païens" de posséder des esclaves chrétiens.

On le voit bien, l'épopée des Indiens à Maurice est infiniment plus riche et plus complexe que le schéma étroit que l'on se plaît trop souvent à décrire. Ce congé du 2 novembre ne servira à rien si la nation doit ainsi rester en congé de sa mémoire, de toute sa mémoire.

 

L'Express 4 Novembre 2001