Faut-il avoir peur des OGM ?

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Faut-il avoir peur des OGM ? C'est la question que la communauté internationale se pose depuis un certain nombre d'années. Si les activistes alter-mondialistes, les associations de consommateurs et les écologistes expriment autant de réserves sur les organismes génétiquement modifiés, c'est à la fois pour des raisons d'éthique, de sécurité alimentaire et de souci de l'environnement. Pourquoi l'homme veut-il changer le patrimoine génétique des organismes vivants ? Pour nourrir la planète ? Pour la guérir de tous ses maux ? Pour préserver l'environnement ? C'est ce que disent les chercheurs, mais les activistes n'y croient pas une seconde…

Le problème, c'est qu'en dépit des avancées gigantesques réalisées dans ce secteur, la modification génétique, de manière générale, et les aliments transgéniques en particulier, restent encore une inconnue pour la communauté internationale. L'un des arguments mis en avant par des activistes - et repris par Jayen Chellum, lors de la conférence de Muffy Koch au MSIRI - pour contrer les garanties de sécurité véhiculées sur les OGM, c'est qu'il est trop tôt, pensent-ils, pour réellement mesurer l'impact de cet outil de la biotechnologie sur l'organisme humain et sur l'environnement. Les affirmations des scientifiques à l'effet les aliments transgéniques sont "safe", de même, ne semblent pas convaincre tout le monde. Bref, si a priori, il n'y a jusqu'à présent aucune indication que ces produits soient nocifs pour l'homme, il n'y a pas non plus de preuve qu'ils soient bons pour la santé ou l'environnement. On peut estimer fortement que ces produits sont "safe", mais on ne peut donner de garantie. De l'autre côté, comme l'a souligné la consultante sud-africaine, Muffy Koch, il en a toujours été ainsi à chaque fois qu'un nouveau produit - y compris pharmaceutique - a été mis sur le marché.

Enfin, hormis des questions de "food security", ce sont les considérations d'ordre éthique qui alimentent les débats. Parmi les craintes principales : la destruction de la barrière des espèces qu'entraînerait un croisement des patrimoines génétiques d'organismes vivants différents; l'utilisation de la modification génétique sur l'homme. Jusqu'à présent, selon les informations disponibles, cette technique a été utilisée uniquement avec parcimonie, dans le milieu pharmaceutique ou médical. Dans le but de guérir certaines maladies. D'ailleurs, selon les informations de la Food and Drug Administration des États-Unis, plus de 90% des nouveaux traitements ("new applications") sont issus d'OGM. Et tout porterait à croire que si l'on obtient un jour un vaccin ou un remède contre le sida, il sera aussi issu d'organismes génétiquement modifiés. Doit-on alors complètement fermer les vannes des recherches sur la modification génétique ? Mais si on les ouvre, jusqu'où risque-t-on d'aller ? Où sont les limites ? C'est un débat sans fin.

Ce qui est certain, à ce stade, c'est que les consommateurs sont en droit de savoir ce qui tombe dans leur assiette et ce qu'ils achètent dans les rayons des supermarchés. Selon un article publié récemment dans Le Monde, même les produits bio ne sont pas garantis "sans OGM"… en dépit de ce qu'affichent les emballages. Cet article révèle ainsi qu'une analyse de 25 produits bio anglais - ayant le label "agriculture biologique" ou "sans OGM" - par deux chercheurs britanniques démontrerait que 40% d'entre eux présentent des traces de soja génétiquement modifié, avec un taux moyen de contamination de 0,7%. Le seuil de tolérance d'OGM a été fixé à 0,9% par la réglementation européenne, mais ce chiffre pourrait être revu à la baisse, indique l'article de Le Monde.

De toute évidence, le nouveau Codex, la réglementation sur l'étiquetage actuellement en voie de finalisation, est très attendu sur le continent européen, mais aussi dans le monde. Il permettra d'imposer aux fabricants un étiquetage plus détaillé, et la mention obligatoire de toute trace d'OGM dans les produits alimentaires, afin de permettre au consommateur de sélectionner, avec plus de discernement, ce qu'il mettra dans son assiette. Ce que l'on sait déjà, c'est que 98% des plantes transgéniques sont produites par les États-Unis (63%), l'Argentine (21%), le Canada, le Brésil et la Chine. Les derniers 2% sont partagés entre l'Australie, l'Afrique du Sud, l'Espagne, la Roumanie, la Bulgarie, l'Allemagne, les Philippines, l'Indonésie, l'Inde, l'Uruguay, la Colombie, Honduras et le Mexique.

À Maurice, les discussions sur les OGM seront relancées dans un mois environ lorsque le Genetically Modified Organisms Bill sera débattu à l'Assemblée nationale. Comme les avis divergent sur ce dossier, y compris dans les rangs de la majorité gouvernementale, les débats promettent d'être pour le moins… passionnés.

 

 

Canne transgénique

Du laboratoire au champ, il n'y a qu'un pas

Deux variétés de cannes transgéniques sortiront peut-être prochainement des serres du Mauritius Sugar Industry Research Institute pour être testés dans les champs. À condition, bien sûr, que le projet de loi sur les organismes génétiquement modifiés soit voté à la rentrée parlementaire et que le MSIRI obtienne le feu vert des autorités. Présentée en première lecture en novembre de l'année dernière, The Genetically Modified Organism Bill a pour objectif de réglementer le développement, la production et la commercialisation des organismes génétiquement modifiés dans le secteur alimentaire et agricole, y compris l'importation de produits contenant des OGM.

Il y a quatre ans, le MSIRI a mis au point sa première canne transgénique, tolérante à l'herbicide Basta. Celle-ci a été testée en laboratoire et en serre : il s'agit maintenant de l'expérimenter dans les champs, étape que l'institut ne peut franchir tant que la loi sur le Genetically Modified Organism n'aura pas été votée. "Certes, nous aurions pu demander une dérogation au gouvernement pour aller au champ, mais nous avons préféré attendre, maintenant cinq ans, pour qu'il y ait une loi sur les OGM afin que nos travaux se déroulent dans les meilleures conditions", souligne le directeur de l'institut, le Dr Autrey. S'il faudra attendre ce cadre légal pour tester la canne transgénique dans les champs, rien n'empêche les scientifiques de poursuivre leurs recherches dans les laboratoires. Et l'an dernier, le MSIRI a produit sa deuxième canne transgénique, résistante à l'herbicide Roundup. Enfin, des travaux ont été entamés sur une troisième variété de canne transgénique qui serait tolérante à la sécheresse. En fait, le MSIRI a accumulé six ans de recherches dans la transgénèse. Et pas seulement au niveau de la canne. "Nous avons également évalué des plants de pommes de terre pour la tolérance au virus Y qui est une virose importante de cette culture. Nos travaux ont révélé que le matériel était tolérant aux souches de virus Y que nous avons à Maurice". Pour l'instant, l'institut n'est pas allé plus loin dans ses expérimentations avec la pomme de terre, mais ce ne serait que partie remise…

Procédures

Que se passera-t-il si la loi sur les OGM est votée ? Même si le MSIRI est techniquement fin prêt pour aller dans les champs, il lui faudra d'abord suivre les procédures d'application pour obtenir l'autorisation des autorités. Une fois le feu vert obtenu, il faudra ensuite multiplier les plantes dans les champs. Ce sera fait à Réduit "sous des conditions contrôlées". C'est seulement là que l'institut de recherches sur la canne à sucre procédera aux essais dans les champs. Un processus qui prendra "un certain nombre d'années", soutient le Dr Autrey. "Nous allons vérifier non seulement la tolérance de la canne à l'herbicide et à la sécheresse mais surtout voir si elle a gardé ses caractéristiques de rendement, de richesse, entre autres", explique-t-il.

Qu'en est-il des risques de pollinisation croisée ou de "contamination" des sols utilisés pour les essais ? "Tous les risques seront pris en considération", assure le directeur de cet institut. Mais encore ? "Nous cultivons la canne depuis 1639 et il n'y a aucune indication à ce jour que cette plante peut croiser avec une autre espèce. Nous n'avons pas de cannes sauvages à Maurice, comme c'est le cas au Sud-Est asiatique et en Nouvelle Guinée où des croisements sont possibles. Donc, la probabilité que des gènes quitteraient la canne est quasiment nulle", avance le Dr Autrey. Mais pourquoi se lancer dans la production de la canne transgénique alors que notre principal marché importateur de sucre, l'Europe, s'oppose massivement aux OGM ? "Il n'est pas question à ce stade de produire du sucre à partir des cannes transgéniques à Maurice. Ce dont il est question à ce stade, c'est d'évaluer la technologie de la transgénèse", répond le Dr Autrey.

Contrôles

D'une manière générale, quel est l'intérêt pour Maurice de s'engager sur la voie transgénique ? "C'est une réalité incontournable. Les seules choses que l'on peut faire c'est réglementer ce secteur, minimiser les risques et initier la meilleure campagne d'information qui soit", soutient le ministre de l'Agriculture, Nando Bodha. Ce dernier se dit d'avis que les essais au champ sont nécessaires pour tester la qualité et le rendement des cannes transgéniques, mais aussi pour mesurer leur impact sur l'environnement. Mais il faut aussi "mettre en place un environnement favorable pour effectuer des essais dans les champs sans que cela gêne les cultures", souligne-t-il.

En supposant que la loi sur les OGM soit votée, il faudrait environ un an pour mettre en place le mécanisme de contrôle préconisé par le Genetically Modified Organisms Bill, estime-t-on au ministère de l'Agriculture. "Les structures seront mises en place au fur et à mesure", précise Nando Bodha. L'un des défis du gouvernement sera de mettre en place un National Biosafety Comittee qui soit crédible aux yeux de la communauté scientifique, des activistes de l'environnement et des consommateurs. Car c'est ce comité qui examinera les demandes de permis des éventuels producteurs ou importateurs d'OGM. Selon les provisions du projet de loi, une dizaine de personnes devraient y siéger : des représentants du ministère de l'Agriculture, de l'Environnement, de la Santé, du Commerce international, ainsi que des chercheurs de l'Université de Maurice, du Food and Agricultual Research Council, du Mauritius Research Council… et du MSIRI. Outre le président "with expertise in biotechnology and related fields" nommé par le ministre, les deux autres membres du National Biosafety Comittee seraient un homme de loi et un représentant d'associations de consommateurs. Le comité aurait la possibilité de coopter "any other person" pour assister à des réunions ponctuelles, mais celui-ci n'aurait aucun droit de vote. L'autre responsabilité du comité sera de contrôler l'importation et la commercialisation des produits génétiquement modifiés et de leurs dérivés. À travers notamment un étiquetage plus détaillé des produits dans le commerce. Quant aux éventuels importateurs de produits OGM, ils seront désormais tenus d'obtenir au préalable un visa du National Biosafety Committee.

À ce jour, le MSIRI est le seul institut à expérimenter la transgénèse à Maurice. Sur le plan international, aucun pays n'a encore commercialisé du sucre transgénique. En Australie, où les recherches sont le plus avancées, on a toutefois déjà produit, sur une base expérimentale, du sucre à partir des récoltes de cannes transgéniques.

Le Week End 7 Mars 2004