Selon une récente étude de la MWF Forêts: Maurice dans le rouge


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Les récents remous autour du projet d'aménagement de l'autoroute du Sud-Est au détriment de la forêt unique qu'abrite la Vallée de Ferney sont venus mettre sur le tapis le problème de la forêt indigène à Maurice. L'occasion de mettre en avant un constat très alarmant, dressé depuis un certain temps déjà par la Mauritian Wildlife Foundation (MWF): au-delà de la Vallée de Ferney, c'est en effet toute la forêt mauricienne qui est gravement menacée. Comme le montrent les cartes que nous publions ici, il ne reste plus que 2% de forêts indigènes à Maurice, et ces 2% vont encore diminuer du fait de l'action de l'homme d'une part mais aussi des espèces dites envahissantes. Une situation qui mérite une prise de conscience urgente. Quand on sait que dans la nature, tout est lié. Et que le récent tsunami aurait pu être moins meurtrier si un certain nombre d'habitats naturels n'avaient pas été préalablement détruits.

En quoi donc était-il important de faire tout un ramdam autour de la forêt située dans la Vallée de Ferney, allant jusqu'au point de remettre en question l'autoroute du Sud-Est, dont l'aménagement allait finalement démarrer après des années de tergiversations? C'est la question que semblent se poser certaines personnes, apparemment peu convaincues par l'argument mis en avant par les écologistes à l'effet que cette vallée abrite un des derniers vestiges de la forêt indigène de Maurice telle qu'elle était à l'origine. Avec l'aide de Vincent Florens, chercheur et lecturer en écologie et conservation de la biodiversité au département bio-science de l'Université de Maurice, nous avons voulu aller plus en avant dans ce dossier en réalité crucial. Une récente étude effectuée par la Mauritian Wildlife Foundation (MWF) montre en effet qu'environ 98% de la forêt originelle de Maurice a été détruite au cours de ces deux derniers siècles. Qu'il ne nous reste donc que 2% de forêts originelles. Et que même ces 2% de forêts restantes sont menacées. D'une part, par l'action de destruction que poursuit l'homme : la déforestation se perpétue en effet à petite échelle, et l'on peut ainsi voir, dans la région de Tamarin Falls, des parcelles de forêt qui sont abattues pour faire de la place à des pâturages. Menacées, d'autre part, par ce que les écologistes appellent la dette d'extinction. "Quand on détruit une surface de forêt comme à Maurice, on cause des disparitions immédiates, mais aussi beaucoup à retardement. La destruction se poursuit avec un effet retardé. En d'autres mots, même si l'on arrête de détruire nos forêts, il y aura toujours des destructions qui vont se poursuivre. À moins de s'engager dans une campagne active pour replanter les espèces indigènes appropriées", explique Vincent Florens. L'impression trompeuse du vert Or, il ressort que de ces 2% de forêts qu'il nous reste, 2% seulement sont sous gestion de conservation. Donc survivront. "C'est dérisoire. Le reste va pourrir petit à petit, et être remplacé par diverses espèces envahissantes comme l'aloès, l'acacia, la goyave de chine. On voit aussi l'avancée de la liane cerf, qui étouffe facilement les espèces indigènes", fait ressortir Vincent Florens. La présence de ces espèces envahissantes est dommageable à plus d'un titre. Pas seulement en raison de la destruction directe qu'elles mènent sur les espèces indigènes mais aussi parce qu'elles contribuent, en quelque sorte, à l'apathie des gens. "C'est vrai que les gens ont l'impression, en regardant autour d'eux, que Maurice est verte, et qu'il y a de la forêt partout. Mais cela est trompeur. On ne se rend pas compte que presque toute la forêt qu'on voit est secondarisée, et qu'elles n'ont rien à voir avec des forêts indigènes." Mais pourquoi justement l'indigène serait-il si important ? Toute plante, quelle qu'elle soit, n'est-elle pas bonne à avoir? Pour comprendre cela, il faut d'abord bien poser les termes. Par plantes indigènes, on entend les plantes qui sont originaires du pays, qui n'ont pas été introduites par l'homme mais qui se trouvaient là avant sa venue, elles-mêmes arrivées par leurs propres moyens. Les plantes dites endémiques constituent, elles, une sous-section des plantes indigènes et se réfèrent aux plantes indigènes que l'on trouve uniquement à Maurice ou dans la région. Ainsi, toutes les plantes indigènes ne sont pas endémiques, certaines peuvent être trouvées ailleurs. On recense ainsi à ce jour, à Maurice, environ 680 espèces de plantes à fleurs indigènes, dont quelque 300 sont endémiques à Maurice. Les raisons que l'on peut avancer pour justifier la nécessité de conserver plantes indigènes et endémiques sont multiples. Il y a en premier lieu la raison éthique, selon laquelle nous n'avons pas le droit de causer l'extinction d'une espèce. L'autre raison que l'on peut évoquer est d'ordre plus utilitaire. Elle a trait à ce que l'on appelle dans le jargon l'option value, et a trait au fait qu'une espèce pourrait aider à l'avenir si on découvre qu'une de ses composantes a des vertus médicinales. Un argument que les écologistes n'aiment pas trop utiliser mais qui, semble-t-il, est celui qui a le plus de chance d'aboutir auprès des décideurs. À moins que ne survienne, comme récemment, une catastrophe dite "naturelle" qui vient remettre sur le tapis, avec une acuité nouvelle, l'importance vitale de la préservation des écosystèmes. Inondations ou tsunamis : le seuil où la nature se dérègle "Si l'on veut expliquer les choses de façon très simple et en schématisant un peu, on peut dire que l'écosystème, c'est notre maison à nous. C'est ce qui nous permet de vivre. Comme toute maison, il est composé d'unités qui, comme les briques, sont placées côte à côte pour créer l'ensemble de l'édifice. Si on enlève une brique, la maison ne s'écroulera pas. Mais on risque de se retrouver avec des courants d'air, une fuite d'eau, et si on continue à enlever d'autres briques, le système finira par ne plus pouvoir faire face. Il en est ainsi pour la nature. Il arrive un seuil où elle se dérègle", explique Vincent Florens. À titre d'exemple, il met en avant les inondations meurtrières survenues aux Philippines, sous des régions ayant préalablement été déforestées. "La forêt, c'est une éponge. Elle a l'avantage, quand elle est en bonne santé, de laisser sortir petit à petit l'eau qu'elle reçoit. Mais quand il n'y a plus de forêt, les pluies causent immédiatement des inondations et de graves problèmes d'érosion. Qui vont être suivies, ensuite, par la sécheresse." Plus près de nous, cette situation est aussi visible à Rodrigues. Et ils sont quelques-uns à dire que si François Leguat y revenait aujourd'hui, il aurait certainement un grand choc en voyant à quel point les lieux verdoyants et bien irrigués qu'il avait décrits il y a quelques siècles se sont détériorés sous l'emprise d'une sécheresse qui a empiré au fil des siècles, au fur et à mesure que l'homme a détruit les forêts. À côté de ces dégradations, dont on a peut-être moins conscience parce qu'elles sont étalées dans le temps, l'autre exemple que l'on peut citer est sans doute beaucoup plus frappant en raison de son immédiateté et de ses conséquences directement meurtrières. "Le récent tsunami est une illustration tragique qui devrait nous faire réfléchir. Car l'intensité des vagues qui ont déferlé aurait certainement pu avoir été atténuée si l'humain n'avait pas, au fil des années, détruit autant de coraux et de mangroves. Il est plus que temps de reconnaître que les fameux "caprices de la nature" dont on parle de plus en plus souvent sont en fait exacerbés par nos actions", souligne Vincent Florens. Beaucoup d'écologistes disent aujourd'hui leur frustration, voire amertume, quand surviennent des catastrophes dont certaines manifestations auraient pu avoir été évitées, pour peu que leurs voix d'alerte aient été écoutées et entendues au préalable. Mais on en reparle en général lorsqu'il est trop tard. "Il ne faut pas se leurrer. Extinction is forever. Il n'y a pas de Jurassic Park. On ne va pas recréer des espèces. Oublions ça". Quand meurent les escargots... De fait, un nombre grandissant d'espèces est en train de disparaître. Une récente étude, entreprise par Vincent Florens avec le Dr Owen Griffiths et publiée le mois dernier dans une revue scientifique en Australie, montre qu'à Maurice, 34% des espèces d'escargot ont disparu, contre 7% à La Réunion. Rien à voir avec une quelconque préoccupation de gourmet. "Les escargots peuvent être considérés comme un indicator group qui nous prédit l'avenir. Ils sont très fragiles, ils ne bougent pas très vite. Ils nous donnent beaucoup d'indications et de leçons sur le fonctionnement de la biologie. Et le fait qu'ils soient en train de disparaître ainsi de façon accélérée chez nous veut dire beaucoup de choses", explique le chercheur. Notamment sur l'état catastrophique de la forêt. Pour revenir à la forêt justement, il ressort que la plupart des populations naturelles ont besoin de grandes surfaces pour survivre sur le long terme. Or, les cartes établies par la MWF montrent qu'il ne subsiste que quelques petits "points" de forêt indigène à Maurice. Où la biodiversité, qu'elle soit végétale ou animale, connaît une érosion accélérée. Certes, quelques efforts de conservation, comme ceux concernant la crécerelle ou le perroquet, peuvent apparaître comme des éclairs dans la grisaille. Mais la réalité demeure que la majorité des espèces décline. "On sauve une ou deux espèces, mais cela est loin de suffire. Ces mêmes espèces ne survivront pas à terme si, à la base, on ne sauve pas la forêt. Il faut d'abord sauver les écosystèmes, faire ce qu'on appelle de l'in situ conservation. Si on sauve la forêt, petit à petit on pourra diminuer les efforts de conservation. Cela se fera de soi-même", fait ressortir Vincent Florens. Pour cela, il faudrait faire de la restauration à grande échelle, et étendre les aires de conservation qui ne sont localisées, pour l'instant, que dans la région des National Parks. "Il faudrait des zones de conservation dans d'autres régions, car cela permettrait non seulement de préserver les plantes rares de l'endroit, mais aussi des espèces communes qui ne sont pas les mêmes que dans d'autres régions". Tout cela demande bien sûr une vraie prise de conscience et la volonté de se doter des moyens nécessaires pour pouvoir mettre en œuvre une véritable action d'envergure pour sauver la nature. Pour nous sauver. Alors que nous accueillons la conférence des SIDS, le moment pourrait être bien choisi…


  Ces espèces dites envahissantes Outre les projets de développement comme l'aménagement de routes, les écologistes s'accordent à dire que la menace n°1 pour nos forêts réside dans les espèces dites envahissantes. Selon la Mauritian Wildlife Foundation, nos forêts sont en effet détruites de l'intérieur par des espèces exotiques que l'homme a introduites au fil des siècles, "comme un cancer qui gagne du terrain sournoisement, causant la mort à petit feu de nos plantes et de nos animaux indigènes et endémiques." Parmi ces plantes envahissantes, "qui progressent comme des herbes folles", on peut relever la goyave de chine, la "privet" et le ravenale, qui étouffent les plantes indigènes et empêchent leur régénération. Les oiseaux endémiques, eux, sont menacés par des prédateurs tels le singe, le rat, le chat et la mangouste, tant pour leurs œufs que pour leur chair. "Si aucune mesure n'est prise pour arrêter cette dégradation, plusieurs espèces de plantes et d'animaux indigènes seront vouées à une disparition certaine", prévient la MWF. Il ressort qu'un comité spécial, le Invasive Alien Species Committee, a récemment été mis sur pied par les autorités afin de trouver des solutions aux problèmes causés par les espèces exotiques et pour conscientiser la population sur leurs effets néfastes. Une des mesures proposées par ce comité a trait à l'introduction d'un contrôle beaucoup plus strict à l'entrée du pays afin de prévenir toutes nouvelles introductions volontaires ou accidentelles de ces fléaux. Il ressort en effet qu'un certain nombre de personnes introduisent à Maurice, sans les déclarer, des plantes ornementales par exemple qui finissent, par la seule action d'un oiseau, par se répandre alentour avec des effets extrêmement néfastes. La collaboration du grand public est donc demandée à ce niveau.

Le Week End 9 janvier 2005