Thierry Chateau

 

Ces hôtels qui font peur…

 

 

Document de réflexion

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Note de l’auteur

Le document qui suit est une simple réflexion sur le développement du littoral mauricien qui prend, depuis quelques années, des proportions démesurées. Cette réflexion est basée sur des observations. Elle ne comporte aucun jugement formel ni mise en accusation. Néanmoins, force est de constater que le développement touristique, surtout hôtelier, et par extension le bétonnement du littoral ne fait pas que des heureux. C’est cela que j’ai voulu exprimer ici.

Mon propos n’est pas de critiquer seulement mais aussi de proposer des solutions. Ce qui suit et plus particulièrement les arguments qui se trouvent dans la dernière partie du document sont l’expression d’une opinion personnelle, citoyenne et n’engage donc que moi.

 

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" …

Mais le spirituel qui manque aux "élites" se trouve à foison dans la Nature.

Au sein de cette atmosphère lourde d’une épice surnaturelle, dans ce pays relié aux dieux par ses montagnes et sa lumière, la croyance aux mythes et aux mystères est vivace dans le peuple.

…"

Petrusmok, 1951

Malcom de Chazal, poète mauricien

 

" Lorsque le dernier arbre aura été abattu, que la dernière rivière aura été empoisonnée, que le dernier poisson aura été capturé, vous vous rendrez alors compte que l’argent ne se mange pas "

Chief Seattle, chef indien d’Amérique du Nord, 1854

 

"… l’arbre va tomber,on s’le partage déjà…"

Francis Cabrel, chanteur français

 

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Ces hôtels qui font peur…

Dans vingt ou trente ans, lorsque Maurice ressemblera à une pâle copie de Singapour ou de Dubayy, tout ce qui suit fera sans doute sourire. Lorsque la messe aura été dite, que le développement aura fait son œuvre…

Mais peut-être qu’il pourrait en être autrement et que la destruction du milieu naturel ou la disparition de l’espace littoral vierge, qui est en cours, interpelle ceux qui ont conservé un amour pour la nature, la mer, la plage, bref, une fibre îlienne. Avec ceux-là et pour nos enfants, il s’agit donc de se ressaisir ne serait-ce qu’un moment et de contempler ce qui est en train de s’ériger autour de nous : du béton et du solide. Un béton qui fait peur. Et il semble que des Mauriciens, en nombre de moins en moins négligeable osent se lever pour défendre leur identité îlienne.

On pourrait donc se mettre à rêver éveillé. Rêver d’une autre époque qui aura échappé aux canons modernistes, où justement les générations futures riront de nos craintes avec un petit pincement au coeur. " Ils ont tellement lutté pour nous léguer un si bel environnement ", dirait-on alors…

L’heure n’est donc plus au rêve mais à la résistance. Il faut résister à un développement sauvage, incarné sur le littoral par les constructions hôtelières qui commencent vraiment à prendre une ampleur démesurée, monopolisent des hectares, où les arbres sont rasés et la plage est privatisée.

" En étant contre les hôteliers, vous êtes contre le progrès ", crient, aux objecteurs, les développeurs outrés… Non. Ceux qui font entendre leur voix sont surtout contre l’arrogance d’un développement hôtelier non planifié, motivé uniquement par la recherche du profit, la création de richesses matérielles et qui pourrait se résumer ainsi : au feu, les arbres ; à la mer, les principes. Silence, on développe…

Face à une telle fougue aveugle, à un esprit " cow-boy " que l’on croirait hérités de la ruée vers l’Ouest américain du XIXème siècle, on pourrait se demander si nous ne sommes pas en train de construire un nouveau World Trade Center tropical, pieds-dans-l’eau… Gardons en mémoire que le rêve américain a été aussi un cauchemar pour l’Ouest sauvage et ses habitants et a provoqué, au nom du développement, l’extermination d’un peuple, les Indiens d’Amérique qui entretenait une relation particulière et unique avec la nature.

Il ne s’agit pas de faire une déclaration de guerre aux bâtisseurs mais de leur dire qu’il y a des Mauriciens qui ne veulent pas de leur modèle. Aujourd’hui, le Mauricien est en train de se laisser berner par ce " rêve américain " à un point tel qu’il va finir par se laisser enfermer dans un ghetto. Faudra-t-il un jour regarder la mer en se haussant sur la pointe des pieds pour l’apercevoir derrière le mur des hôtels ou des barbelés des propriétés? Certes, on n’en est pas encore là. Alors, redressons vite le col, retroussons les manches, et retrouvons nos instincts pour résister contre ce développement du littoral (hôtelier, en grande partie) qui décidément nous prend toutes nos plages. Et notre espace vital.

Ils seront 113 en 2005. Nous ne parlons pas ici du nombre d’anciens combattants de la Deuxième Guerre Mondiale qui seront encore vivants à ce moment là, mais des hôtels qui devraient opérer, à cette date, sur tout le littoral mauricien. Ce chiffre, cité par l’Association des Hôteliers et Restaurateurs de l’Ile Maurice (AHRIM) dans son rapport annuel 2000-2001, est une projection, presqu’un appel du pied au gouvernement qui, lui, prévoyait, pour 2002, 5 nouveaux hôtels à Maurice et 14 projets touristiques à Rodrigues. En 2000, il y avait déjà 95 établissements hôteliers à Maurice.

La pression du développement hôtelier sur le littoral a des effets sur l’environnement avec le bétonnement, la déforestation, l’aménagement du lagon, la circulation des bateaux, bref, le recul de l’espace naturel et ses effets sur le public et les populations locales, les pêcheurs, les piqueniqueurs, les flâneurs… Les populations locales ne sont pas insensibles. Pour ou contre, elle se mobilisent avec la même passion. Pourtant, rien n’y fait, ni plan d’environnement, ni mobilisation, le développement continue sournoisement son oeuvre.

Sur la liste rouge du développement hôtelier, certains noms arrivent en tête : Blue-Bay, Trou-d’Eau-Douce, Bel-Ombre, La Prairie, Wolmar ou encore Rivière-Noire et Le Morne. Ces plages, ces villages côtiers sacrifient aujourd’hui leur espace vital à l’autel du développement hôtelier, pour accueillir de nouveaux hôtels appartenant parfois à des familles proches du pouvoir mais surtout à des groupes surpuissants. La liste des plages concernées est effrayante et à travers les noms de ces villages, c’est tout le pourtour de Maurice, encore vierge, qui est décliné au rythme du tourisme envahissant. Le Sud-Ouest, son parc national et ses montagnes, ses îlots fragiles, son grand lagon encore épargné grâce à l’éloignement des zones urbanisées, sont directement concernés. Le Morne, La Prairie, Bel-Ombre, Rivière-Noire, Wolmar, tout ces sites sont prêts à accueillir des hôtels de plage de grande envergure.

Mais il y a aussi l’île-aux-Cerfs, l’île-aux-Bénitiers ou encore Rodrigues, et même Agaléga. Les projets sont au nombre de dix, quinze, vingt-cinq ou cinquante… Les hôteliers se transforment en épouvantails des plages. Tous les moyens sont bons… Ils se disent prêts à draguer d’immenses étendues de lagon pour le bénéfice de leur établissement ou à transformer de petites îles lointaines, fragiles et intactes, en holiday resort pour milliardaires blasés.

Deux documents, le très sérieux plan d’action national pour l’environnement (NEAP), élaboré en 1999 par la société Environment Resources Management et le vieux National Physical Development Plan (NPDP), établissent tous deux les paramètres pour une conservation de l’espace littoral, pendant que d’autres experts, à la solde des développeurs, cautionnent, eux, le développement hôtelier. Mais ils diront ce qu’ils voudront, il relève du simple bon sens qu’une occupation grandissante du littoral par d’imposants établissements ne sert, en aucune façon, l’intérêt du plus grand nombre. De même, il ne fait aucun doute que le bétonnement du littoral, soigneusement camouflé sous la chaume des hôtels dits " de luxe ", est inélégant mais surtout contraire à l’esthétique naturelle et menace le milieu naturel en recul.

Ils sont aujourd’hui de plus en plus nombreux ces Mauriciens qui ressentent un profond sentiment de rejet, dès que l’on aborde la question du développement hôtelier. Tout aussi nombreux ont été ceux qui ont dit ouvertement leur opposition à ce sujet, à plusieurs reprises, en 1999, 2000 et 2001. Et même si certains groupes se sont laissés convaincre (pour ne pas dire corrompre), pêcheurs, écologistes, villageois et simples baigneurs s’élèvent aujourd’hui contre le bétonnement du littoral, le recul de l’espace public, les nettoyages scientifiques du lagon et le déboisement des plages qui sont entrepris par les promoteurs hôteliers.

Les dirigeants politiques mauriciens, de leur côté, préfèrent ne pas entendre ces appels et choisissent de se ranger du côté des hôteliers. Anerood Jugnauth le Premier ministre mauricien, Paul Bérenger son ministre des Finances et Nando Bodha, le ministre du Tourisme l’ont annoncé à tour de rôle : le développement touristique est la planche de salut de la lutte pour la création d’emplois et pour l’augmentation des richesses. Et, non content de faire la sourde oreille et de jouer le jeu des bâtisseurs, les politiques se croient en terrain conquis. Or, si, hélas, de vastes portions du patrimoine naturel (des montagnes…) appartiennent toujours à des particuliers, l’île Maurice du 21e siècle, en revanche n’appartient pas aux aparatchiks mais à ses citoyens, à son peuple et à leurs enfants.

Le prétexte de la création de richesses et d’emplois est un leurre. Cela, hélas les villageois de Bel-Ombre ou du Morne ne s’en rendent pas compte. Car le barman continuera à servir les pistaches et le serveur à ramasser les miettes. Le boat-man collectionnera les étoiles de mer et le planteur deviendra marchand de bananes. Le pêcheur sera coupé du lagon et son fils n’aura plus d’autre choix que d’aller gratter le poisson sur la table d’une cuisine de luxe, pendant dix ou douze heures par jour, pour 3 000 ou 4 000 roupies par mois. Seuls les happy few toucheront le pactole, les autres continueront à trimer…

Pourtant, il suffirait de faire taire un moment le tumulte des tiroirs-caisse qui s’ouvrent et se referment et d’écouter plutôt les voix de la sagesse.

" Choisissez un tourisme qui utilise les sentiers plutôt que les routes ", dit à qui veut bien l’entendre l’écrivain franco-mauricien Jean-Marie Le Clézio, à propos du développement de Rodrigues. La solution est toujours valable pour Maurice, pour le Sud et le Sud-Ouest, surtout, où la nature est encore préservée et où le luxe existe aussi à l’état naturel. Développer lorsque parle de nature veut surtout dire exploiter et détruire. Préserver, oui. Et investir sur le long terme, plutôt que chercher la rentabilité immédiate.

Cela, seuls les politiciens devraient l’avoir compris. Et l’avoir fait comprendre aux autres, à ces hôteliers avides, mais aussi à tous ces jeunes qui ont besoin de travail, rêvent d’une vie meilleure mais confondent richesse et profit. Pourquoi ne pas proposer un nouveau style de tourisme, un éco-tourisme avec autant d’" éco " que de tourisme. Pour que tout le monde sorte gagnant, il faudrait peut-être pratiquer plus l’échange que le business, revaloriser le voyage et la découverte, réconcilier culture et nature. Ce n’est certes pas la voie la plus facile mais c’est probablement le salut. Sans la planche à billets.

 

L’industrie touristique

toutes voiles dehors

L’aube du troisième millénaire pointe à peine sur l’île Maurice que, déjà, le tourisme prend son envol. Le petit paradis de l’Océan Indien continue de faire rêver l’Europe, malgré la crise dans le monde des voyages en 2001 après les attentats du 11 septembre 2001, aux Etats-Unis. Durant les trente dernières années (c’est à dire depuis les balbutiements du tourisme mauricien), la croissance, dans ce secteur, s’est toujours maintenue, tant au niveau du taux d’arrivées qu’à celui du montant des revenus pour passer aujourd’hui à 656 000 visiteurs et 18 milliards de roupies de recettes.

Le quotidien français Le Monde ne s’y trompe pas et dans son supplément du 6 décembre 2001, n’hésite pas à parler de " lagons d’or et de boom de l’hôtellerie de luxe " à Maurice. Le nombre d’hôtels a, lui aussi, augmenté. Le gouvernement mauricien compte désormais plus que jamais sur ce secteur pour augmenter la croissance et créer des emplois. Le développement hôtelier avait temporairement suspendu son élan, durant le deuxième semestre de 2001. Mais dès le début de 2002, l’annonce de nouveaux projets a levé le doute : le développement hôtelier se fera contre vents et marées.

Le nombre d’hôtels s’élevait, en 2000, à 95 et le nombre de chambres disponibles était de 8 657. En 1971, le nombre d’hôtels n’était que de 22 et le nombre de chambres s’élevait à seulement 811. En 1979, le nombre de chambres a dépassé la barre des 2 000 et en 1996, ce nombre a franchi la barre des 6 000. Le développement hôtelier a connu, en trente ans, une croissance exponentielle qui s’est renforcée au début et à la fin des années 90. Entre 1998 et 1999, 1 100 chambres ont été construites.

Les projets hôteliers sont, en effet, en tête de liste, lorsqu’il s’agit de décerner un permis de développement sur les terres de l’Etat.

" …Il faut foncer, augmenter le nombre d’hôtels ", disait Paul Bérenger, peu après les élections législatives de 2000. Pour Anerood Jugnauth, " le développement touristique est le principal recours ". Le gouvernement a donc donné son feu vert. C’est ainsi qu’en 2002, cinq nouveaux hôtels devraient voir le jour à Bel-Ombre, dans le Sud et un sur l’île-aux-Bénitiers, dans le lagon du Morne.

Entretemps, entre 2000 et 2001, Indian Club, le projet hôtelier du groupe réunionnais Apavou a refait surface au Morne, l’hôtel Oberoi a ouvert ses portes de même que l’établissement The Sands, à Wolmar. Le Hilton a, lui aussi, ouvert ses portes sur un terrain qui avait été identifiée en 1997 pour devenir un espace public dans la région de Flic-en-Flac, déjà saturée.

En revanche, le projet Follies du groupe Naïade Resorts en plein parc marin de Blue-Bay a été interdit, et celui de Beachcomber, à La Prairie, soumis à l’avis d’experts internationaux, ce qui n’est pas le cas pour le projet de parcours de golf de Sun International sur l’île-aux-Cerfs, à Trou-d’Eau-Douce qui lui devrait se réaliser. Pour son projet à La Prairie, le groupe hôtelier Beachcomber n’a pas dit son dernier mot même si le gouvernement y a mis un frein. La superbe plage de Belle-Mare fait toujours des envieux, les compagnies sucrières ont des projets à l’Ouest ou à l’Est. Bel-Ombre peut abriter encore d’autres projets, de même que Rivière-Noire (trois promoteurs s’y bousculent).

Mais il y a aussi Rodrigues, et même Agaléga qui attirent toutes les convoitises. Quatre-vingt trois demandes ont été effectuées en 2001 auprès du ministère du Tourisme et du Board of Investment pour des projets hôteliers ou des projets liés au tourisme à Rodrigues. Parmi ces nombreuses demandes, quatorze ont été retenues par les autorités. Ces projets concernent, pour la plupart, l’hébergement et les loisirs. Parmi les projets retenus, deux concernent des petits établissements hôteliers de la catégorie des deux ou trois étoiles. Sept autres projets concernent des auberges ou gîtes, correspondant, comme l’indique le ministère du Tourisme et des Loisirs, aux caractéristiques rodriguaises. Cinq autres projets concernent le secteur des loisirs à vocation touristique (parc de tortue, mini-golf, restaurants, galeries d’art, entre autres). Le ministère du Tourisme souhaite également encourager l’implantation d’un établissement hôtelier cinq-étoiles à Rodrigues. Le groupe hôtelier Naïade Resorts, qui gère depuis quelques semaines un établissement à Rodrigues, a montré son intérêt pour implanter un établissement de luxe dans la petite île, du côté d’Anse-Ali. Un autre groupe hôtelier mauricien souhaiterait, lui aussi, construire un établissement de luxe à Rodrigues.

37 630 touristes ont visité Rodrigues en 2000. Parmi ces visiteurs, 27 537 viennent de Maurice, 7 741 de La Réunion ou de France, 427 de Grande-Bretagne et 228 d’Allemagne, entre autres.

Le projet de développement touristique du groupe Ireland Blyth Ltd à Agaléga veut placer la petite île sur la carte internationale. Un document d’une vingtaine de pages a été réalisé en janvier 2001 pour expliciter le projet. Il révèle entre autres choses que le projet comprend un " four star category fishing lodge complex ". On n’arrête pas le progrès!…

Les projets ne manquent donc pas. Mais un développement hôtelier intensif fait un peu peur, tant aux urbanistes qu’à certains opérateurs hôteliers eux-mêmes. Le quotidien français Le Monde tire, lui aussi, la sonnette d’alarme. " Ce boom des récentes constructions, parfois décidé au mépris de l’environnement, n’est pas sans conséquences ", écrit Florence Evin dans le supplément " Voyages " du grand quotidien français, le 6 décembre 2001.

Le plan d’action pour l’environnement (le NEAP) réalisé en 1999 pour le ministère de l’Environnement remarquait déjà que la croissance touristique affecte l’environnement, principalement à travers l’occupation du littoral. Dans le même temps, " le tourisme dépend entièrement de l’équilibre de l’environnement, surtout parce que c’est la qualité des plages qui attire ".

Selon le NPDP, le plafond, à terme, pour les chambres d’hôtels sur le littoral mauricien, est de 9 000. Or, en 2000 il y avait déjà 8 657 chambres pour 95 établissements. Le NPDP préconise le développement de trois zones, tout en réduisant la pression dans le Nord et en minimisant les constructions directement sur les plages. En ce qui concerne les espaces libres sur le littoral, il s’agirai, surtout, selon le NPDP, de les préserver dans leur état naturel ou de les libérer pour les besoins du public en loisirs.

Le NEAP s’inquiète de l’érosion des plages, de la mauvaise qualité de l’eau du lagon et de la perte de la biodiversité. " Il faut plus d’harmonie entre le bâti et la nature ", peut-on y lire.

Pourtant, le NPDP recommande de ne pas développer démesurément le linéaire côtier, pour l’équilibre écologique comme pour les besoins récréationnels de la population.

De plus, selon des urbanistes inquiets de la tournure que prend ce fameux "développement", même la loi cadre de 1954 est bafouée par les développement qui voient le jour. Le NPDP serait dépassé, selon le gouvernement, mais, comme le fait remarquer un de ces urbanistes, " c’est la seule instance que nous ayons ". " Même si elle est dépassée, nous devons en tenir compte parce qu’il n’y en a pas d’autres ", affirme-t-il. Il ajoute, un peu dégoûté : " A ce rythme, le patrimoine foncier est en train de fondre. Il n’y aura bientôt plus de place pour le public ". Les " développements " que prévoit le ministère des Terres vont-ils amplifier cette tendance ?

Le NEAP, lui, reconnaît que la pression sur le littoral ne cesse d’augmenter et qu’elle se fera de plus en pressante pour les 15 prochaines années. Les recettes augmentent, Maurice est demandée sur le marché international et il faut reconnaître que les demandes d’emploi suivent elles aussi la même tendance. Il n’est pas étonnant que les investisseurs et les hôteliers se pressent à la porte du ministère des Terres et à celle du Tourisme. Mais pour le NEAP le " best case scenario " serait d’acquérir un maximum de 125 hectares additionnels pour les besoins du développement hôtelier. C’est tout…

Mais que va-t-on faire de ces recommandations? Les rendre caduques au nom du développement et trouver d’autres experts qui diront que, finalement, on peut bâtir encore sur le littoral ?

La société de consultants De Loitte and Touche, dans un rapport qui n’a jamais été rendu public parce qu’il ne faisait pas l’unanimité, laisse planer un doute. Dans son rapport intérimaire, qui lui est sorti en 2000, DL&T reconnaissait les dangers d’une absence de planification et la nécessité de " shift away from the pieds-dans-l’eau concept for hotel development "… Même si, comme le reconnaissent les experts de DL&T, ce concept n’atteindra pas le même niveau de succès sur les marché que les hôtels pieds-dans-l’eau…

De son côté, l’AHRIM rappelle que la construction de nouvelles chambres implique également " la sauvegarde d’un équilibre et la préservation de la qualité de la destination " (in Le Mauricien). Mais pour l’AHRIM, la bonne santé du tourisme dépend aussi et surtout d’un certain nombre d’autres facteurs, notamment l’accès aérien. Pour l’AHRIM, la construction de chambres supplémentaires impliquera également la création d’emplois nouveaux, qui se conjugue avec les impératifs de formation.

Mais l’ambition des hôteliers reste dévorante. Et le chiffre de 113 hôtels prévu par l’AHRIM, le suggère, discrètement mais sûrement. Comme le dit le dicton (version corrigée) : " Plaidons le faux pour obtenir le vrai ". Les projets gelés (à La Prairie, à Blue-Bay ?…) se feront, disent, dans les coulisses, les plus hardis des développeurs. L’ambition conduit rapidement à l’arrogance. Cette même arrogance qui finit par provoquer, auprès d’un public qui ronge son frein, une levée de boucliers…

 

La bataille du littoral

Touessrok, Victoria… Ces noms d’hôtels sonnent comme des paradis tropicaux aux oreilles des visiteurs. Mais, pour le public averti, c’est aussi aux pieds de ces palaces qu’ont éclaté les premiers conflits du littoral, au début des années 90. Le Touessrok, à Trou-d’Eau-Douce, avait agrandi sa plage et le Victoria, à Balaclava, avait aménagé dans le lagon un espace pour le ski nautique. Rien de grave, si ce n’est que ces aménagements empiétaient sur la zone de pêche des pêcheurs locaux. Et endommageaient, selon les écologistes et les pêcheurs artisans, le lagon (Balaclava abrite un parc marin…). Et ils le firent savoir, ce qui causa de sérieux remous et nécessita des jours de négociations…

Puis, au fil des années 90, la tension s’est accentuée. Sur des plages comme La Cuvette, à Grand-Baie, un conflit larvé opposant le public et les hôteliers par touristes interposés a failli dégénérer plusieurs fois, à la fin des années 90. Il faut dire que ne se trouve qu’à un …jet de pierre du très sélect Royal Palm. La Cuvette a, depuis, été ré-aménagée et dotée de toutes les facilités requises pour une plage publique. Le but de l’aménagement, décidé en 2001, était de faire de La Cuvette une plage " haut de gamme " afin de ne pas rendre jaloux le public mauricien…

Mais malgré cet heureux dénouement, la bataille du littoral continue de faire rage. Et aujourd’hui il semble de plus en plus évident que le développement hôtelier et touristique sur le littoral est en train de s’ériger contre les intérêts du public, des populations locales, principalement les communautés de pêcheurs, mais aussi contre l’environnement, sur les plages, sur les îlots ou encore dans les parcs marins. Les exemples ne manquent pas, mais attardons nous sur certains cas précis qui ont défrayé la chronique entre 1998 et 2001.

En 1998, l’île-aux-Cerfs, l’un des joyaux du littoral de Maurice, a failli être transformée en champ de bataille. Cet îlot sablonneux et désert, situé dans le lagon de Trou-d’Eau-Douce, à l’est, abrite un restaurant appartenant à l’établissement hôtelier Touessrok et accueille de nombreux piqueniqueurs. Le groupe hôtelier Sun International, qui gère l’îlot, veut y aménager un parcours de golf sur la majeure partie de ses 87 hectares. Cela dans le but de créer un nouveau type de produit hautement touristique, une plus value extraordinaire pour l’hôtellerie de plage.

Mais le projet avait été combattu depuis la fin de 1998 par le Mouvement Républicain (MR), un parti politique et de nombreux écologistes, pêcheurs, habitants de Trou-d’Eau-Douce ou amoureux de l’îlot. Des manifestations virulentes ont été organisées sur l’îlot et le projet a dû être gelé. Mais il a finalement obtenu le feu vert des autorités, après plus d’un an et demi d’attente, au grand dam de ceux qui l’ont combattu. C’est le ministère de la Pêche qui, le dernier, a émis un avis favorable au projet de Sun International.

" Ils ont rempli toutes les conditions que nous leur avons imposées ", insiste-t-on à ce ministère. Prévues par le environment impact assessment (EIA), des consultations ont eu lieu entre promoteurs et habitants et sont un prélude au démarrage du projet. Toutes les objections ont miraculeusement disparu, malgré des quantités d’opinions défavorables et après plusieurs mois de lutte. Le promoteur a-t-il donné toutes les garanties nécessaires?…

Le projet avait été déposé en août 1998 et il avait été contesté depuis cette date. Le gouvernement avait décidé d’examiner le dossier. En 1998, pourtant, le Albion Fisheries Research Center (AFRC) du ministère de la Pêche émettait de profondes réserves par rapport à l’impact du projet.

Un document a été produit par l’AFRC en octobre 1998. Il est en fait le résumé des commentaires et points de vues de cet organisme, dans le cadre de l’EIA déposé par Sun International pour le projet de parcours de golf. Le document contient des commentaires sur les conditions d’octroi du bail, la déforestation de l’îlot, l’extraction de sable, l’accès au public, entre autres. La plupart des commentaires émis par l’AFRC sont défavorables au projet.

Les experts du centre d’Albion ont surtout mis l’accent sur la protection du lagon, la fragilité du milieu naturel et les intérêts de la communauté de pêcheurs de Trou-d’Eau-Douce et de Grande-Rivière-Sud-Est. Le document mentionne l’existence d’une fishing reserve à Beau-Champ-Channel, à proximité de l’île-aux-Cerfs, où l’on trouve une grande diversité d’espèces marines. Pépinière pour les crabes, les langoustes, les huîtres, selon l’AFRC elle souffrira de l’impact des travaux (tuyaux pour l’irrigation…).

La question de la vulnérabilité des îlots avec les eaux d’irrigation du golf course, chargées de fertilisants qui vont s’infiltrer dans le lagon et conduire à son eutrophisation, est également abordée en détails. A cette époque, le rapport mentionnait le fait que les promoteurs n’avaient pas donné d’éclaircissements sur le type de produits qui seraient utilisés et sur la quantité utilisée, qui restait " évasive ", selon le document.

En outre, l’AFRC a mis l’accent sur la " vulnérabilité " des 194 pêcheurs (de Trou-d’Eau-Douce et Grande-Rivière-Sud-Est) qui pêchent 230 tonnes de poisson frais par an (chiffres de 1998) et posent environ 60 casiers (98). L’AFRC mentionne également l’importance des palétuviers qui existent autour de l’île-aux-Cerfs (jusqu’à 50 mètres à l’intérieur de l’îlot, sur le versant ouest), qui sont " menacés par la construction du golf course ".

Le document mentionne le fait que les effluents de la propriété sucrière de Deep-River/Beau-Champ, qui doivent normalement être traités, sont déversés, cinq mois par an, vers le sud, loin de la réserve marine. " It is better to live with an evil for five months than to live with the evil for all the twelve months of the year ", note, sans équivoque, le rapport de l’AFRC.

Mais malgré ces nombreuses réserves, il semble que le promoteur ait pu remplir toutes les exigences requises en terme de protection de l’environnement puisque le golf se fera, comme l’a annoncé Paul Jones, le directeur exécutif de Sun International, en décembre 2001.

Autre cas intéressant, celui de l’île des Deux-Cocos, situé en plein parc marin de Blue-Bay, dans le Sud-Est. Cet îlot, loué par le groupe hôtelier Naïade Resorts à travers la société Blue-Bay Tokey, devait abriter un établissement de luxe de 72 suites, Follies. Longtemps en balance, le projet a finalement été rejeté par le gouvernement à la fin de 2000, principalement pour sauvegarder le parc marin. Mais il aura fallu une levée de boucliers et une mobilisation d’associations écologistes pour amener un Etat souvent très laxiste à intervenir.

Le parc marin de Blue-Bay a été proclamé en 1997. Il avait été identifié en 1975. Le projet d’établissement hôtelier sur l’île des Deux-Cocos a, quant à lui, vu le jour en 1988. Des habitants de Blue-Bay ont objecté à la présence d’un hôtel sur l’île des Deux-Cocos, dès 1990. En 1992, le projet est abandonné puis repris en 1996 par le groupe Naïade Resorts. Entretemps, le parc marin est formellement identifié, à Blue-Bay. En 1996, les habitants de Blue-Bay et de la région se mobilisent contre le projet de Naïade Resorts. Ils font circuler une pétition qui recueille 6 000 signatures. Mais en 1998, le Parquet donne un avis favorable au projet hôtelier. Celui-ci va donc de l’avant et les travaux préliminaires débutent à la fin du mois d’août 2000.

Les travaux préliminaires consistaient à aménager une marina sur la terre ferme et une base d’opération pour les travaux de construction d’un hôtel de 72 suites sur l’île des Deux-Cocos, en plein parc marin. Mais les travaux préliminaires, qui provoquèrent des dégâts dans le parc marin, furent été stoppés le 13 septembre par le ministère de l’Environnement. Mais celui-ci sera-t-il définitivement à l’abri?

Le projet de Naïade Resorts reprenait, dans les grandes lignes, mais avec quelques modifications, un projet datant de 1988, qui avait obtenu tous les permis nécessaires, mais qui avait été abandonné entretemps par les premiers promoteurs. Le State Law Office précisait cependant que la concrétisation du projet sur l’île des Deux-Cocos ne nécessitait pas d’EIA, à condition que cela concerne le projet initial et pour lequel un permis de développement fut octroyé en 1990.

La Mauritius Marine Conservation Society (MMCS) a effectué un état des lieux du jardin de corail de Blue-Bay peu après le début des travaux préliminaires de Naïade Resorts. Les premières constatations étaient alarmantes : le taux d’acidité dans l’eau était anormalement élevé et une couche de sédimentation recouvrait une partie du jardin de corail, sur plusieurs dizaines de mètres, à proximité de la côte. Selon la MMCS, une partie des coraux du parc marin, qui constituent un ensemble unique au monde, étaient sérieusement endommagés. Une équipe a constaté de visu l’état de dégradation d’une partie du jardin de corail. Selon Philippe La Hausse de Lalouvière, biologiste marin, une partie des coraux était recouverte d’une fine couche de boue. Celle-ci contribue, à terme, à l’asphyxie du corail. D’autre part, le biologiste marin a effectué des prélèvements dans le lagon. Les premières analyses des échantillons ont révélé une présence acide anormale dans l’eau de mer. Cette présence acide provenait, selon toute vraisemblance, des écoulements de boue qui sont survenus dans le lagon, après le début des travaux préliminaires du projet Follies. Eco-Sud, une association écologiste de Blue-Bay qui a longtemps lutté contre le projet Follies, avait également déposé une plainte devant les tribunaux contre le projet hôtelier.

Une situation qui n’a pas plu aux habitants du Sud-Est, regroupés au sein du Comité d’Action pour le Développement Economique du Sud-Est (CADES). CADES espérait que Follies apporterait rapidement du travail à une région que l’on dit minée par le chômage. Mais le comité devra attendre encore… De son côté, Naïade Resorts avait affirmé qu’il recruterait plusieurs centaines de personnes pour le nouvel établissement hôtelier.

Les principales associations écologistes de Maurice se sont, pour leur part, mobilisées contre Follies. Avec Eco-Sud, l’association qui se bat depuis le début contre le projet et la MMCS, Friends of the Environment (FOE) s’est aussi opposé au projet. Selon FOE, outre le fait que le rapport EIA de Follies ne tient pas compte de plusieurs questions importantes, il n’a pas été effectué conformément aux pratiques habituelles et à l’Environment Protection Act de 1991.

" Nous recommandons que le rapport soit disregarded et rejeté in toto ", insistait FOE dans un document remis au ministère de l’Environnement. L’association remarquait que le promoteur n’avait effectué aucune évaluation des risques que comporte un tel projet. Quant à la MMCS, ses commentaires abondent dans le même. Cette ong se disait inquiète pour l’avenir du parc marin. Elle déplorait l’absence totale de marine surveys et demandait que le rapport soit refait par des experts en biologie marine, entre autres recommandations.

De son côté, Eco-Sud avait demandé au gouvernement de " reprendre l’îlot ". " Nous ne sommes pas opposés à un projet hôtelier en tant que tel mais nous sommes contre la construction d’un hôtel sur un îlot situé dans un parc marin (…). Nous pensons que la crédibililté de Maurice est en jeu dans cette affaire ", rappellait Alain de Falbaire, président de l’association, lors d’une des nombreuses conférences de presse de l’ong.

Outre ces associations, des individus ont pris position contre le projet et ont demandé de rejeter l’EIA. Il s’agit de Yves Pitchen, photographe, de l’artiste peintre Véronique Leclézio, de la biologiste Sarojini Seeneevassen ou encore de l’Institute for Environmental and Legal Studies.

Entretemps, même si le projet a été gelé, l’îlot est resté dans l’escarcelle de Naïade Resorts. Le projet d’hôtel n’a pas vu le jour mais le groupe hôtelier veut le transformer discrètement (et en partie) en une sorte de " camping de luxe ", bref aménager sur l’îlot un espace d’accueil pour les clients de certains de ses établissements. Les îlots sont précieux, surtout lorsqu’ils sont une valeur ajoutée pour les établissements hôteliers, on l’a vu dans le cas de l’île-aux-Cerfs.

Mais il n’y a pas que l’île-aux-Cerfs ou l’île des Deux-Cocos. D’autres îlots, parfois dans un état de dégradation important, attirent aussi bien les piqueniqueurs que les professionnels et autres opportunistes du tourisme… et les promoteurs hôteliers. Les autorités disent vouloir y " mettre de l’ordre ".

Déjà, un " audit " effectué en 2001 révélait que l’état des îlots est accablant. Dégradation de l’environnement à île d’Ambre où le sable est enlevé par pirogues entières, ou dépôt d’ordures à l’île Plate, dépotoirs et chenil à ciel ouvert à l’île-aux-Bénitiers, où chiens errants et rats se disputent les ordures laissées par les visiteurs irresponsables, champ de bataille entre marchands ambulants et service de sécurité de l’hôtel Touessrok, à l’île aux-Cerfs : les îlots sont vraiment mal en point.

" L’état des îlots est devenu une honte ", déplorait Sen Ramsamy, président de l’Association des Hôteliers et Restaurateurs de Maurice (AHRIM) dans Le Mauricien. Les autorités, de leur côté, affirment vouloir surtout nettoyer et réglementer l’utilisation des îlots par les opérateurs de bateaux et, par extension, assurer la sécurité dans le lagon. " Il faut imposer une discipline afin que nos îlots redeviennent des joyaux ", insiste-t-on au ministère du Tourisme.

Hôteliers et autorités sont donc sur la même longueur d’onde. Et ils citent un cas exemplaire : l’île-aux-Aigrettes. Située dans la baie de Mahébourg, cet îlot est un " exemple de conservation ". Géré par la Mauritian Wildlife Foundation, l’îlot a été complètement réhabilité et abrite une faune endémique unique au monde. Il est aujourd’hui partiellement ouvert aux visiteurs, mais contre un droit d’entrée. Exemple à suivre, donc. Mais doit-on le répéter sur tous les îlots? Aujourd’hui, la solution qui semble se profiler à l’horizon va dans le sens d’une semi-privatisation de certains îlots, afin d’assurer leur protection.

Lorsqu’on sait que des promoteurs lorgnent sur certains îlots (île-aux-Cerfs, île des Deux-Cocos, mais aussi île-aux-Bénitiers), on est en droit de se poser des questions. Mais les autorités se veulent rassurantes. Ainsi, pour le ministère du Tourisme, une chose est sûre : " Il n’a jamais été question, à aucun moment, de privatiser l’un ou l’autre des îlots ". " Mais l’accès aux îlots doit être accompagné d’un soucis de responsabilité du public ", insiste-t-on à ce ministère.

Pour Yves Pitchen, qui est aussi président de l’association Art Jonction et qui ne milite pas seulement pour la protection du patrimoine naturel sur l’île des Deux-Cocos, le ver est dans le fruit. M. Pitchen estime qu’il serait maladroit de vouloir faire le public payer pour jouir d’un accès à certains îlots, dans une île surpeuplée " où la plupart des terres sont privées ". " A Maurice, ce serait un mauvais signal pour une population déjà dépossédée de son espace littoral par les hôtels et les campements ", fait remarquer M. Pitchen (in Le Mauricien).

Menace pour l’environnement, occupation arbitraire des plages et des îlots, le développement hôtelier et son corollaire touristique ne font décidément pas que des heureux. Et ce ne sont pas les communautés de pêcheurs artisans qui diront le contraire, surtout ceux qui, comme à Trou-d’Eau-Douce par exemple, mais aussi à Tamarin et dans d’autres villages, voient leur zone de pêche se réduire comme peau de chagrin à cause d’une surexploitation du lagon, certes, mais également, dans certains endroits, sous la pression envahissante des jetées et du ski nautique des hôtels de plage.

 

Développement hôtelier contre pêche artisanale

Le conflit entre développement hôtelier et pêche artisanale date, nous l’avons vu, du début des années 90. Mais à l’aube du 21e siècle, il s’est soudain intensifié, telle une relation de cause à effet, découlant d’une logique implacable. Plus d’hôtels, moins de pêcheurs serait presque l’équation simpliste proposée sur le tableau noir du développement. Mais il faudrait aussi dire plus d’hôtels moins d’espace pour les pêcheurs (et les autres). Ceux-ci ont été, ces dernières années, sur le front du combat mené contre le développement hôtelier.

Ainsi, en 2000, les pêcheurs du village de Tamarin se sont opposés à l’aménagement, par l’établissement hôtelier Hilton, d’une jetée dans le lagon de Wolmar qui devait, selon eux, perturber leurs activités. Ils étaient quelque 70 à se mobiliser. Pêcheurs à la senne, au casier ou à la ligne, ils affirmaient que l’aménagement d’une jetée, dans le lagon de Wolmar, gênerait la circulation à un endroit qui est un passage obligé les jours de mauvais temps et surtout à marée basse, et contribuerait à la destruction du corail.

Fin août 2000, les pêcheurs de Tamarin avaient protesté auprès des autorités. Ils estimaient que la construction d’une jetée aurait dû se faire en concertation avec eux, invoquant un développement hôtelier qui se fait souvent au détriment des pêcheurs. Dans la région, seul l’hôtel La Pirogue, plus au nord, a aménagé une jetée dans le lagon. Mais bien qu’ils aient rencontré la direction de l’hôtel et alerté officiellement les autorités pour faire connaître leurs griefs, rien n’a été fait.

De son côté, le Hilton, qui possède 205 chambres, a fait valoir ses droits. L’établissement hôtelier a obtenu son EIA pour la jetée. De plus, celle-ci est sur pilotis, ce qui, selon le Hilton, réduira son impact sur le lagon. " Nous avons obtenu tous les permis nécessaires et nous étions sous l’impression que tout était rentré dans l’ordre ", déclarait Olivier Chavy, le directeur du Hilton (in Le Mauricien). M. Chavy se disait surpris de la réaction des pêcheurs.

Gamma Civic, la société qui a construit l’établissement hôtelier, expliquait que la longueur de la jetée a été mesurée à partir de la highest water mark, sur la plage. " Tous les permis ont été obtenus et à ma connaissance les autorités sont satisfaites. Je ne comprends pas les revendications des pêcheurs surtout lorsque je vois tous les jours des bateaux aller et venir dans le lagon sans problème ", indiquait un représentant de la société de construction (in Le Mauricien).

Cette situation traduit bien le profond malaise qui frappe la communauté des pêcheurs du littoral." On nous reproche d’endommager l’environnement avec la pêche à la senne ou à l’épervier mais de l’autre côté, on autorise les hôteliers à gratter le lagon pour aménager des jetées ou des zones de baignade. Ce n’est pas logique ", soutient Arnaud L’Enflé, porte-parole des pêcheurs de Tamarin (in Le Mauricien).

Visiblement, la communication ne passe pas entre les pêcheurs et les hôteliers et encore moins entre les pêcheurs et les autorités. Les pêcheurs arrivent difficilement à faire entendre leur voix auprès des autorités responsables et plus particulièrement auprès du ministère de la Pêche. Celui-ci, de même que le ministère de l’Environnement, a soufflé le chaud et le froid dans cette affaire, ménageant à la fois les hôteliers qui ont obtenu tous les permis nécessaires et encourageant les pêcheurs, par leur silence, à poursuivre leur action.

Les pêcheurs de Tamarin ont expliqué leur point de vue à Sylvio Michel, le ministre de la Pêche, qui s’est rendu sur les lieux. M. Michel et ses collaborateurs ont indiqué que l’hôtel a obtenu son EIA et que lors des consultations, les pêcheurs de Flic-en-Flac (seulement quatre pêcheurs professionnels) ont pu faire entendre leur voix. Les 70 pêcheurs de Tamarin qui empruntent quotidiennement le lagon de Wolmar n’ont, en revanche, pas été consultés.

Par ailleurs, les techniciens du ministère de la Pêche ont assuré que la circulation dans le lagon n’est pas entravée par la présence de la jetée de l’hôtel Hilton. L’un de ces techniciens, attaché au Centre de Recherches d’Albion, a même expliqué que la longueur de la jetée est conforme à l’EIA. De plus, selon un rapport du ministère de la Pêche, la profondeur de l’eau, depuis l’extrémité de la jetée jusqu’aux récifs est comprise entre 50cm et 65cm, sur une distance de 40m, " avant de diminuer ".

Les pêcheurs de Tamarin, de leur côté, ont campé sur leur position : la jetée gêne bel et bien leurs activités. " La question n’a pas été soulevée lors des comités consultatifs ", déplorent-ils (in Le Mauricien). Ils maintiennent que la jetée mesure 21m90 au lieu de 20m, contrairement à ce qui est avancé par les techniciens du ministère de la Pêche. Ils affirment que, durant les périodes de marée basse en hiver, il n’y a plus de passage pour les pirogues surchargées de filets, de poisson et d’hommes. Les pêcheurs ont indiqué que la jetée se trouvait à l’endroit précis que les pirogues empruntent pour traverser le lagon lors de ces grandes marées. De plus, ils font ressortir que le lagon de Wolmar est balisé par les bouées délimitant les zones de baignade des hôtels. A marée basse, les pirogues doivent se frayer un chemin sur le platier de corail, au risque d’endommager leurs moteurs.

Depuis, la jetée trône toujours et les pêcheurs ont abandonné le combat contre le Hilton pour se concentrer sur un autre os à ronger : The Sands, situé à quelques kilomètres plus au sud…

The Sands est un établissement hôtelier de Mauriplage Investment Ltd, une nouvelle société hôtelière créée par des proches d’Anerood Jugnauth. Situé à Wolmar, The Sands est un hôtel de 93 chambres ouvert en septembre 2001. L’établissement veut, dit-il, stabiliser l’érosion de la plage de Wolmar à l’aide de wavebreakers. Ce système atténue l’effet des vagues sur la plage.

Mais les pêcheurs de Tamarin qui opèrent dans le lagon de Wolmar, les mêmes qui ont protesté contre la jetée du Hilton, affirment que les wavebreakers gênent leurs activités. En mars 2001, alors que les travaux de l’hôtel ont déjà défiguré la forêt de Wolmar (déjà en partie détruite, il est vrai, par des cyclones, transformée en dépotoir et jamais entretenue) ils s’opposent à l’installation de ces récifs artificiels.

Une réunion, organisée dans le cadre des procédures pour l’obtention du permis EIA, s’est tenue au début de 2001 en présence des techniciens des ministères de l’Environnement et de la Pêche, des promoteurs hôteliers, des pêcheurs et des ingénieurs spécialisés dans la gestion de l’érosion côtière.

L’érosion côtière à Wolmar est un phénomène naturel, selon les experts. Ceux qui ont été engagés par l’hôtel proposent de réhabiliter la côte endommagée en installant des wavebreakers dans le lagon, à environ 25 mètres de la plage. Ce système atténue l’effet des vagues. Il a déjà fait ses preuves au Saint-Géran, établissement de luxe de la côte est. L’installation d’une jetée a également été évoquée lors de la rencontre. " Nous voulons surtout stabiliser l’érosion ", expliquait un représentant de l’hôtel (in Le Mauricien).

Le lagon de Wolmar, à cet endroit, est riche en herbiers où se nourrit le poisson et en coraux encore en bon état. Les wavebreakers (trois ou quatre) sont normalement installés à un endroit où il n’y a ni herbier ni coraux. Les pêcheurs de Tamarin empruntent généralement cette partie du lagon pour se rendre dans leur zone de pêche. Quelques pêcheurs y installent des casiers. " Nous voulons tout faire en accord avec les pêcheurs ", insistait le représentant de The Sands.

Mais lors d’une deuxième réunion, les pêcheurs de Tamarin ont adopté une position ferme. " Nous ne sommes pas d’accord avec ce que l’hôtel veut faire ", insistait pour sa part Arnaud L’Enflé, décidément incontournable porte-parole des pêcheurs à la senne de Tamarin. Pour M. L’Enflé et ses camarades, " des aménagements dans le lagon, c’est inacceptable ". Il a évoqué le cas de la jetée de l’hôtel Hilton, plus au nord, qui gêne déjà les activités des pêcheurs. " S’ils vont de l’avant avec leurs aménagements, nous allons manifester notre mécontentement, avec nos pirogues, sur le site de construction ", menaçaient Arnaud L’Enflé et ses collègues pêcheurs.

Pour The Sands, les choses se compliquaient et il a fallut donc se réunir une nouvelle fois pour voir quelle position adopter. " Les pêcheurs cherchent de l’argent uniquement, c’est évident ", argumentait de son côté un interlocuteur qui travaillait sur le projet. " Il y a à peine trois pêcheurs qui opèrent directement dans le lagon de Wolmar. Avec un hôtel, leur enfants pourront trouver de l’emploi et ils arriveront eux mêmes à mieux vendre leur poisson ", disait-il.

Entretemps, le Grup Zenn du parti Lalit s’était opposé lui aussi au projet d’aménagement de The Sands dans le lagon de Wolmar. Ce groupe a fait circuler une pétition à Tamarin. Une centaine d’habitants de cette localité se sont déclarés, à travers la pétition, hostiles au projet.

Quelques mois plus tard, les ministères de l’Environnement et de la Pêche ont effectué une inspection des aménagements de l’établissement hôtelier. A la suite de cette inspection, les autorités ont rappelé au promoteur les conditions attachées à son permis EIA. Certaines de ces conditions n’ont pas été respectées.

Ainsi, dans une correspondance, le ministère de l’Environnement insistait sur le fait que les " coastal modification works are in breach with the conditions of the EIA ". Selon le ministère, le promoteur doit obligatoirement " comply with the conditions ". Dans le cas contraire, ce ministère se réserve le droit de faire stopper les travaux, à travers l’émission d’une prohibition notice.

Lors de son inspection à Wolmar, le ministère de l’Environnement a noté la présence de 100 tonnes de sable importé, destiné visiblement à devenir une plage artificielle. Il y a, à 20 mètres de la plage, cinq offshore breakwaters de roches basaltiques, entassés sur une hauteur de 1m50. Des écrans géo-textiles ont été disposés sur 225 mètres.

Cependant, on reconnaît, au ministère de l’Environnement, que ces travaux visent à combattre l’érosion. Ils ont donc pu se poursuivre. Les pêcheurs, eux, ont logé une plainte devant les tribunaux. Auront-ils gain de cause ? En attendant, la forêt a disparu, les wavebreakers sont là et la plage de Wolmar ne sera plus jamais la même…

Regroupés au sein d’un groupe de pression appelé Solidarité Anti-Pollution Ouest (SAPO), des représentants d’associations de pêcheurs de Tamarin, La Preneuse et Coteau-Raffin et des opérateurs de bateaux de plaisance de Flic-en-Flac et de La Gaulette ont tenté de faire entendre leur voix.

" Lotel pé craze nou la cotte é détrir nou coraï. L’ouest bizin gard so lagon prop é so la cotte lib. Cé nou la vi ki en danzé ", insistent avec force les membres du groupe de pression. Ils ont protesté contre les aménagements que l’hôtel The Sands a effectué dans le lagon de Wolmar. " Malgré les protestations, les promoteurs persistent ", déplore Karl Lamarque, opérateur de bateaux de plaisance de La Gaulette. " Pourquoi construit-on un hôtel dans un endroit où il y a de l’érosion ", demande M. Lamarque, en faisant référence à The Sands.

Le groupe de pression se dit également hostile au développement hôtelier annoncé dans le sud-ouest, sur l’île-aux-Bénitiers, dans le lagon du Morne. Le groupe Food and Allied a soumis un projet hôtelier concernant l’île-aux-Bénitiers. Ce projet comprend l’aménagement, entre autres, d’un terrain de golf et de suites. Le bail de location de l’îlot a été renouvelé au bénéfice de la société Nabheebacus, un propriétaire terrien de Vacoas.

Mais pour les pêcheurs et surtout pour les opérateurs de bateaux, l’île-aux-Bénitiers est la destination principale des bateaux de plaisance de la région, le seul îlot de la côte ouest et une " destination récréative incontournable ". " La majorité des touristes que nous emmenons sur l’îlot sont farouchement opposés à son développement ", indique Karl Lamarque. M. Lamarque et ses amis se basent également sur leur longue expérience acquise dans le lagon, mais également sur des points de vue d’experts, déjà relayés par la presse, pour condamner les projets hôteliers à Wolmar et sur l’île-aux-Bénitiers.

" Developpement hôtelier rime avec disparition du corail, du poisson et des algues ", indique Karl Lamarque. Les pêcheurs à la senne, à l’épervier (aujourd’hui interdit) et au casier, pour leur part, insistent sur le fait que ce n’est pas leurs filets et leurs casiers qui détruisent le corail, mais plutôt les ski-lanes des hôtels et la pression du développement. " Ena enn campagne mensonzer anti peser ", affirment-ils.

" Les autorités ont une vision à court terme pour le tourisme ", affirme également Karl Lamarque, qui critique les positions du ministère du Tourisme et du gouvernement. SAPO réclame la restitution au domaine public du terrain de 12,6 hectares du projet hôtelier Miramar, à Wolmar. " Bientôt, il n’y aura plus d’espace libre dans cette région ", s’indigne M. Lamarque. Le gouvernement avait décidé de résilier le bail du projet hôtelier, initié en 1987. Ce projet aurait dû être complété mais il a été stoppé net en 2000. Le projet concernait, initialement, la construction d’un hôtel de 200 chambres et d’un parcours de golf.

 

Le Morne, dernier bastion

Si Wolmar était, dans le Sud-Ouest, l’un des derniers havres de nature et de forêt du littoral encore vierge, le dernier bastion demeure le sud de la péninsule du Morne. Un haut lieu du tourisme, dans sa partie nord, mais surtout un sanctuaire naturel dans sa partie sud. Un sanctuaire qui est de plus en plus menacé.

Ainsi, le nombre total de chambres d’hôtels (dont une majorité de suites) pour un seul groupe hôtelier, Beachcomber, s’établit à 463. 150 hectares sont occupés par Beachcomber au Morne. Et l’on ne tient pas compte des autres hôtels déjà existants (deux établissements qui totalisent plusieurs centaines de chambres) et du Indian Club, nouvel établissement du groupe Apavou Hotels. Sans compter tous ceux qui lorgnent le coin…

Pourtant, les plages situées au sud de la péninsule du Morne sont parmi les plus préservées de Maurice. On n’y rencontre d’habitude que des pêcheurs à la ligne, des baigneurs isolés et quelques piqueniqueurs à l’abri des filaos ou des buissons de veloutiers. Mais cette quiétude est menacée par plusieurs projets de développement hôteliers. Cela effraie un peu tous les amoureux de ce coin unique. Et ils le font savoir.

De nombreux piqueniqueurs qui se rendent habituellement au Morne ont mal digéré le projet d’hôtel du groupe Apavou, qui a nécessité l’érection d’une clôture sur plusieurs kilomètres depuis le mois de décembre 2000. On ne passe plus ! Elle ceinture la plage et la route en sable qui dessert le sud de la péninsule. Si l’accès n’est pas totalement interdit, les piqueniqueurs ne peuvent plus se rendre facilement sur la partie sud de la péninsule. Derrière, les premières coques en béton des bungalows étaient déjà apparues, tôt en 2001.

Un petit sondage rapide auprès d’une vingtaine de personnes permet de faire le constat suivant : tous ceux qui sont interrogés s’insurgent contre la présence d’un hôtel dans cette région. " Si les touristes prennent toutes les plages que va-t-il rester aux Mauriciens ", se demande cet habitant de Quatre-Bornes qui vient souvent au Morne. " C’est frustrant ", ajoute une dame, assise avec sa famille à l’ombre d’un filao. " On n’est pas d’accord ", lancent en choeur des jeunes qui jouent au cerf-volant.

Véronique, une amoureuse du Morne est, quant à elle, " scandalisée " de voir cette région encore vierge se faire ainsi déflorer sous les assauts du développement. " C’est une des régions les plus naturelles de Maurice, qui est encore intacte mais qui est aussi accessible pour tous ceux qui aiment le surf ou le pique-nique en pleine nature ", fait-elle remarquer. Véronique avoue fréquenter souvent cette région et ses belles plages désertes. " C’est dommage que le gouvernement accorde des permis de développement sans tenir compte de l’opinion du public ", déplore-t-elle.

" Dans un rapport d’expertise sur la montagne du Morne, émis en 1999, Jean-Pierre Dufoix, un consultant de l’UNESCO faisait remarquer qu’il y avait une absence totale de gestion au Morne et que la péninsule était menacée. Personne n’en a tenu compte et cela n’a pas empêché le groupe Apavou d’obtenir un permis de développement. Et après il y en aura d’autres. J’ai l’impression qu’on lâche tout ", fait ressortir avec une inquiétude teintée de colère Yves Pitchen. Son association Art Jonction s’est battue pendant de longs mois contre le projet de téléphérique sur la montagne du Morne. M. Pitchen en avait profité, l’année dernière, pour dire son inquiétude par rapport au développement annoncé sur la péninsule du Morne.

Important biotope pour les oiseaux de mer, forêt littorale, zone inondale mais aussi lieu de mémoire du marronage et surtout espace naturel et récréatif de premier ordre, le Morne fait face à une menace de bétonnement. Même si aujourd’hui le projet de téléphérique sur la montagne semble voué aux gémonies par le gouvernement, il n’empêche que la péninsule croule sous les projets. Ainsi, outre l’hôtel Apavou, un autre projet, immobilier cette fois, pourrait bien prendre forme dans la vaste forêt de filaos qui s’étend au pied du versant sud-ouest de la montagne. Un projet qui est déjà inscrit dans le plan d’aménagement du district de Rivière-Noire et qui pourrait rapidement voir le jour. Déjà, une clôture a été érigée sur tout le périmètre du terrain…

" Il faut arrêter tous ces projets au plus vite ", lance avec force Véronique. Mais qui écoutera cet appel ?

Autre inquiétude du public : le projet de téléphérique sur la montagne du Morne. Ce projet avait fait l’objet d’une importante concertation inter-ministérielle, fin 2001, avant que le site ne soit décrété lieu de mémoire et que cela stoppe (gèle? suspende?) le projet. La société Innovative Leisure avait présenté, en 1999, un projet de téléphérique sur la montagne du Morne. Celle-ci est l’un des symboles les plus forts du marronage et de la lutte contre l’esclavage, à Maurice. Selon la tradition orale et d’après certains historiens, elle a abrité, au 19e siècle, des Marrons, des esclaves en fuite.

Le projet d’Innovative Leisure avait été contesté, au départ, par des gens qui affirmaient être des descendants directs de Marrons, puis par des écologistes et des universitaires. Leurs arguments reposaient surtout sur la défense de la mémoire mais aussi sur celle d’un patrimoine unique. En effet, selon les écologistes, le sommet du Morne abrite des espèces animales et végétales uniques au monde.

L’UNESCO avait été contactée pour participer au projet et une étude avait été commanditée par le gouvernement. C’est dans ce contexte qu’est intervenu Jean-Pierre Dufoix. Dans son rapport, remis au gouvernement en 2000, M. Dufoix avait émis un avis plutôt défavorable par rapport aux implications d’un développement dans la péninsule du Morne en général, et sur la montagne en particulier.

Interrogé lors d’une visite à Maurice en février 2001, Doudou Diène, responsable auprès de l’UNESCO du programme La Route de l’Esclave s’était prononcé, de son côté, pour la " réhabilitation et la restauration de ce lieu de mémoire ", une démarche, selon lui, " prioritaire ". Finalement, en 2001 toujours, le vice-Premier ministre Paul Bérenger était lui-même monté au créneau pour dénoncer un projet qu’il n’avait pas hésité à qualifier de " viol ".

Mais toute cette levée de boucliers a laissé insensible le petit village du Morne, plutôt favorable au projet, du moins si l’on en croit l’équipe du conseil de village. Celle-ci affirme que sa priorité est de sortir le village de son isolement socio-économique.

Dans cette même logique, le Morne se déclare également favorable au projet du groupe hôtelier Beachcomber à La Prairie, au sud du village. Beachcomber propose d’y construire un hôtel de 250 chambres " pieds dans l’eau ". Le projet comprend également l’extraction de 1,5 million de tonnes de sable corallien et un plan de développement social.

Selon François Auguste, conseiller du village et selon la plupart de ses collègues, le projet de Beachcomber " n’est pas néfaste ". " Nous connaissons bien la région, il faut désensabler le lagon ", insistaient M. Auguste et ses collègues, dans Le Mauricien. Pour eux, cela permettra notamment de dynamiser la pêche dans cette région. François Auguste et ses camarades expliquent que le métier de pêcheur, l’activité principale au Morne, est menacé. " Le nombre de pêcheurs diminue de 75% chaque année ", déclare M. Auguste. Le Morne compte 75 pêcheurs enregistrés.

Les conseillers du village du Morne estiment par ailleurs que le projet les concerne " avant tout ". " Il faut que les autres villages comprennent que c’est le Morne qui est concerné, avant tout ", insiste François Auguste. Signalons que 63 pêcheurs de Baie-du-Cap, le village voisin, se sont à un moment opposés au projet et avaient servi une mise en demeure à Beachcomber et au ministère de l’Environnement.

Pour mener à bien le projet hôtelier, il faudra notamment détourner la route côtière et approvisionner l’hôtel en eau qui sera pompée de la rivière du Cap, située en amont de La Prairie.

Parallèlement au projet hôtelier, l’extraction de sable corallien permettra, selon Beachcomber, de réhabiliter le lagon à cet endroit. Pour le groupe hôtelier, il s’agit de redonner de la profondeur et de la vie à ce lagon, notamment pour une meilleure navigabilité.

Beachcomber propose de vendre le sable du lagon en affirmant que Rs 100 millions seront obtenus, avec la vente de ce sable, en quelques années. Cette somme servira au développement du Morne et des villages voisins de La Gaulette, Baie-du-Cap, Case-Noyale, Coteau-Raffin et Chamarel. Le dossier d’EIA a été déposé, mais le gouvernement a choisi de faire appel à une expertise internationale pour évaluer le projet. Coup de bluff ou réel désir de mettre un terme à l’appétit des gros développeurs ?…

Toujours est-il que le ministère du Tourisme et le gouvernement en général ont annoncé la couleur, en 2001 d’abord puis en 2002. Ils souhaitent faire du district de Rivière-Noire, et du Sud-Ouest en particulier, un " centre du développement touristique ". Outre les projets évoqués plus haut, d’autres se précisent. La région de Bel-Ombre accueillera cinq projets hôteliers d’envergure à partir de la fin de 2002 ou dès 2003. D’autres projets hôteliers et touristiques (terrain de golf, parcours éco-touristiques) sont prévus au pied de la montagne du Morne. Dans la baie de la Petite-Rivière-Noire, à Les Salines, Rivière-Noire, une partie du lagon pourrait être convertie en plage artificielle. A Wolmar encore et toujours (avec la reprise du projet Miramar), à Saint-Félix où la route côtière sera déviée, comme à Bel Ombre…

Et si on ajoute à cela les projets immobiliers de l’industrie sucrière dans l’arrière-pays de Flic-en-Flac, les promoteurs hôteliers bien sûr mais aussi les compagnies sucrières sont en train de passer le littoral (et même certaines terres à canne, ô sacrilège) au broyeur. Sans compter les projets dans les autres régions touristiques avec leur corollaire immobilier, au Nord, à l’Est, ou encore à Rodrigues, à Agaléga, et peut-être même plus loin, le littoral mauricien est vraiment sous pression.

 

Le Mouvement de résistance

Mais résumons nous. Il y a l’île-aux-Cerfs que la certitude prudente de Sun International transforme lentement en parcours de golfe fantasmagorique. Il y a l’île des Deux-Cocos que l’entourloupette de Naïade Resorts a fini par transformer en zone de pique-nique de luxe pour clients friqués. Il y a la patience de The Sands ou l’indifférence du Hilton qui ont eu raison de la détermination des populations locales de Tamarin. Il y a La Prairie et la détermination masquée de Beachcomber, l’île-aux-Bénitiers et la diplomatie de Food & Allied. Et puis il y a Blue-Bay qui est toujours menacé et le Morne qui va mourir. Que reste-t-il? Des roches… Les régions littorales de l’Ouest et du Sud sont plus particulièrement sous pression, avec le Nord et l’Est, aujourd’hui pratiquement saturés.

Pourquoi une telle frénésie, une telle indifférence ? Qu’en est-il du simple quidam qui veut profiter de la nature côtière ? Et, pire, lorsqu’il entend dire que les projets ne s’arrêtent pas là il se sent berné, floué, convaincu que son espace vital est irrémédiablement menacé.

Les Mauriciens tentent de se mobiliser, avec plus ou moins de bonheur, comme à Blue-Bay, en 2000. Relayée par l’action de politiques toujours prêts à faire feu de tout bois, cette mobilisation permet de contenir, tant bien que mal, le bétonnement du littoral. Mais le combat n’est pas désintéressé et les intérêts particuliers de petits opérateurs priment parfois sur celui, plus large, du public.

Affirmant que l’exercice de leur métier se fait dans des conditions de plus en plus difficiles, les pêcheurs artisans réclament régulièrement des compensations aux groupes hôteliers auxquels ils s’opposent. Dans un des cas décrits plus tôt, où des pêcheurs avaient eu la naïveté de réclamer une compensation contre l’enlèvement d’une jetée, on avait un moment évoqué l’idée de créer un autre passage dans le lagon avant de se rendre compte que cela aurait un impact néfaste sur le platier de corail… Ooops ! L’idée venait de pêcheurs… C’est dire à quel point les pêcheurs artisans sont, eux aussi, sensibles à l’équilibre de l’environnement…

La cupidité de certains villageois est également criante dans certains cas. Ainsi lorsque le projet de téléphérique sur la montagne du Morne ou celui de l’hôtel à La Prairie ont été présentés, les conseillers du village du Morne ont tout de suite saisi l’aubaine : " donne nou nou boutte ", (donnez-nous notre morceau) a été leur message. Au Morne on estime que ces projets concernent, " avant tout ", le village. Mais de quel droit ? Pourquoi la préservation de la plage de La Prairie ne concernerait que ceux qui habitent le village voisin et pas ceux, nombreux, qui y viennent régulièrement se prélasser et prendre un bol d’air depuis dix ou vingt ans ?

Les promoteurs et les hôteliers, quant à eux, savent bien évidemment profiter de la cupidité et de l’égoïsme pour inciter les groupes de pression à appuyer leurs projets… L’assurance de certains hôteliers est parfois déconcertante. Comme celle des responsables de Beachcomber qui, sûrs de leur opinion, affirmaient vouloir surtout " augmenter la navigabilité du lagon " lorsqu’ils présentaient le projet d’extraction de sable à La Prairie. Devant de telles logiques, quel est le poids des malheureux NEAP et NPDP? Ils ne pèsent pas très lourd…

Les autorités, elles, soufflent le chaud et le froid, font de la politique et du business, interviennent peu ou quand cela convient à leur cote de popularité, laissent pourrir ou encore laissent courir sous la pression des lobbies de tous acabits. Ainsi, si l’on s’en tient aux exemples précités, pourquoi le projet de Naïade Resorts sur l’île des Deux-Cocos a-t-il été interdit, à la lumière des dégâts causés dans le lagon, dès la phase préliminaire alors que l’installation des wavebreakers de The Sands a fait autant de dégâts dans le lagon (qui n’est pas un parc marin il est vrai mais un milieu vivant) et s’est effectuée après un double salto par dessus l’EIA ? La question mérite d’être posée et risque fort de ne jamais trouver de réponse.

Comment le projet de golf sur l’île-aux-Cerfs, critiqué au début par le centre de recherches d’Albion, a-t-il obtenu son feu vert et a-t-il même été finalement encensé par le ministère de la Pêche ? Qu’est ce qui a bien pu changer dans le projet pour motiver un tel revirement ? Le mouvement de protestation initié par le MR contre le projet et qui a abouti devant les tribunaux a fini en eau de boudin, le juge faisant capoter l’appel sur un point légal technique alors que la menace pour l’environnement n’a fait l’objet d’aucun débat sérieux. Prudents mais implacables, les promoteurs du projet de golf laissaient entendre, au début de 2002, que leur projet se fera en temps et lieu.

" Cette volonté de puissance, dans sa forme exagérée, isole l’homme occidentalisé de l’univers vivant et du reste du monde conçu uniquement comme objet de conquête" dit si bien François Cheng, poète et écrivain français d’origine chinoise. Ne sommes pas en train de trop faire ? N’avons nous pas atteint un seuil ?

Le schéma mauricien n’est pas différent de celui des grands pays du sud (Brésil, Inde, Indonésie…) qui se sont mis à dos leur patrimoine naturel au nom du développement. Que nous voulons nous pour notre île ? Pour obtenir une réponse il serait bon de se pencher sur ce que firent les premiers occupants de l’île. Les Hollandais tracèrent des routes mais exterminèrent dans la foulée le dodo et surexploitèrent le bois d’ébène. Les Français leur emboîtèrent le pas mais bâtirent quand même Port-Louis. Depuis (et notamment durant la dernière partie de la période britannique), l’espace naturel et les forêts (littorales) ont irrémédiablement reculé. Le béton a fait son apparition. Résistant aux cyclones, il a désormais pris possession de l’île. Aujourd’hui, les Mauriciens prennent pour des Américains. Ils veulent dompter la nature et transforment tout ce qu’ils peuvent.

S’il y a parmi les développeurs des patrons avides et des politiques cupides, il y a aussi une autre catégorie plus sournoise. C’est celle des experts qui passent leur temps à préconiser et à optimiser les ressources naturelles. Ingénieurs, architectes, constructeurs et " bétonneurs " ce sont eux qui, quelque part, partout, sont les véritables bâtisseurs qui définissent les contours du développement hôtelier sur le littoral. Ils s’érigent en détenteurs du savoir absolu.

Or, les " incertitudes expertes " sont de plus en plus fréquentes, comme l’affirme Jacques Testart, directeur de recherche à l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM). Dans un article paru dans le supplément du Monde Diplomatique de septembre/octobre 2001, ce chercheur bouscule la notion d’expertise. " Puisque l’incertitude est reconnue par les experts eux-mêmes, (…) il paraît incohérent de conférer à l’expertise le statut de savoir incontestable ", précise M. Testart.

A la lumière d’un tel raisonnement, il semble évident que les rapports pondus par les experts à la solde des promoteurs, lorsqu’il y a un grand projet de développement, ont plutôt un goût de complot. Les grands architectes qui décident des contours de l’île Maurice moderne, desquels on serait en droit d’attendre une prise de position éclairée, sont passés de la catégorie d’exécutant en celle d’instigateur. Ils sont qui en fait commettent les abus, puisqu’ils ne font rien pour les décourager. Il s’agit, là, de regretter également la mollesse de certains écologistes patentés. Voire même une certaine allégeance aux promoteurs qui sont par ailleurs les bâilleurs de fonds des grandes associations écologistes mauriciennes !…

Dans un tel contexte, le point de vue du citoyen est donc devenu crucial. Lui seul peut faire fi de toute collusion et s’élever contre ce véritable complot du développement, au moins sur le littoral. "Dans la perspective d’un développement durable la précaution est l’affaire de tous les citoyens du monde ", ose Jacques Testart. C’est pour cette raison que la résistance est nécessaire, urgente.

Raser une forêt, occuper des plages pour créer de la richesse, relève d’une logique presque fasciste qui étouffe les besoins naturels, écrase les petits détails d’une vie villageoise…

Pour " asservir un peuple ", on " brise son lien avec la nature ", comme le résumait Arundhati Roy, écrivain et pamphlétaire indienne, dans un essai contre l’aménagement de barrages et le déplacement de populations locales en Inde. A Maurice, le principe reste le même. Pourquoi vouloir briser le lien des populations du littoral et des amoureux de la mer en général, avec des choses aussi anciennes, la plage, la mer ? Le pouvoir absolu (les gouvernements, les patrons) veut-il se substituer à l’ordre naturel ? Une fois le lien naturel coupé, que reste-t-il ?

Le développement forcé, c’est l’arme des mécanismes de pouvoir pour contrôler le peuple. Il faut rétablir le lien, casser cette illogisme. Il faut résister !

 

Les nouveaux voyageurs

La résistance est un plat qui se mange froid. Mais résister, en ce bas monde, ne suffit plus. Nous le savons, la logique de l’économie de marché a cela de bon qu’elle nous permet encore, à Maurice, de ne pas mourir de faim. Résister de façon butée ne veut donc pas dire grand chose, dans un tel contexte. Il nous faut donc proposer un autre modèle, des alternatives à un développement sauvage et à une hôtellerie tentaculaire. Dans ce schéma, l’ennemi public numéro un demeure le béton.

Si met de l’eau dans notre vin et qu’on accepte la construction hôtelière pourquoi alors ne pourrait-on pas construire des rondavels authentiques au lieu de la masse de béton qui envahit et enlaidit les plages (Dinarobin, Berjaya, …) ? Il n’y a pas que le béton qui résiste aux cyclones, il y aussi malheureusement les idées reçues des architectes et autres experts qui, décidément, nous déçoivent de plus en plus…

Un autre ennemi est la langue de bois. Les villageois de Bel-Ombre ont besoin de travailler. Mais est-ce une finalité en soi et un besoin suffisamment urgent, pour vouloir faire d’une douce région au charme champêtre, un deuxième Grand-Baie comme l’a dit un jour un ministre du Tourisme ? Le slogan est trop facile. Dans un combat pour la résistance au développement sauvage et pour proposer un modèle alternatif, pourquoi ne pas mettre quelques poètes en première ligne ?

" là où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté "…disait le poète français Charles Baudelaire, d’une île Maurice, d’une époque, depuis longtemps révolue, si lointaine aujourd’hui qu’elle en est devenue exotique sur son propre terroir.

L’autre ennemi, plus insidieux celui-là, est le mépris. Mépris des valeurs essentielles et notamment naturelles. Pourtant, le luxe existe bel et bien à l’état naturel. Il faudrait juste le sublimer. Quel architecte oserait ? Remplacer le béton hideux par le bois harmonieux. La poésie a disparu, le profit l’a submergée. Baudelaire et Mark Twain se seraient-ils trompé de paradis ? Pauvre Maurice, to pé coulé. Il faudrait retrouver cet exotisme, si endémique, aujourd’hui en voie de disparition, si l’on veut préserver l’esprit des voyages et l’essence tropicale. Il y va du salut de nos âmes. L’homme, visiteur ou autochtone s’en trouvera sublimé. Et puisqu’il importe aujourd’hui de revenir aux préceptes fondateurs, il faudrait que le visiteurs se réconcilie avec son identité première de voyageur plutôt que de succomber aux vagues déferlantes de la transhumance humanoïde. N’est-il pas aujourd’hui question de bétail humain lorsque l’on parle d’ " arrivées touristiques " ou encore de clientèle " haut-de-gamme " ? Visiteurs et hôtes, nous sommes tous coupables de cette déliquescence.

Entretemps, la nature s’est dégradée. La nature humaine finn monte lor pié et les forêts ont été décapitées. Il faudrait la remettre au premier plan, cette nature, malgré les dégâts irréparables qui pourraient l’avoir finalement transformée en unijambiste. Mais qu’importe. S’il est impossible de revenir en arrière, il est en revanche possible de minimiser les dégâts, sans être minimaliste. De temporiser les ardeurs sans être timoré. De réparer. Bref de faire le ménage, sur le modèle de l’ordre naturel.

S’il fallait continuer à construire des hôtels, il faudrait le faire derrière les routes, libérer les plages, préserver des espaces naturels littoraux, reprendre les baux des campements, en commençant par ceux qui sont inutilisés, réhabiliter les terrains et les transformer en espaces publics.

La valorisation des plages publiques ne profitera pas seulement aux Mauriciens. A Maurice, lorsqu’on évalue la valeur d’un espace littoral vierge, la logique économique nous force à penser avant tout aux touristes qui dépensent plus, plutôt qu’à la population locale qui n’est bonne qu’à récolter les miettes. Qu’on se rassure: les touristes vont aussi sur les plages publiques. Ou sur des plages tout court, dans la grande tradition du voyageur. La comédienne française Emmanuelle Béart, passionnée de Maurice qui se définit un peu comme une voyageuse authentique, n’affirmait-elle pas, dans un entretien au Mauricien en février 2002, être à la recherche de moments forts de partage avec les Mauriciens. Autour d’un pique-nique créole ou en partageant le pain fourré d’un pêcheur sous les filaos, plutôt que dans la suite d’un palace de plage à picorer dans du calamar à la sauge rouge. " Maurice doit garder son âme ", insistait la comédienne, rejoignant en cela un JMG Le Clézio, ardent défenseur de l’authenticité ilienne. Mais l’île pourra-t-elle vraiment la conserver cette âme, si on lui coupe son lien vital avec la mer ?…

Mais faire des hôtels derrière la route, libérer le littoral ou encore aménager l’intérieur, comme dans le cas des tables-d’hôtes à Chamarel, ne constitue en rien une sinécure. Que faut-il faire d’autre ? Planifier… Comment, au 18e siècle, déjà, des hommes en perruque furent-ils capables de respecter certaines règles élémentaires de la planification en concevant Port-Louis ou Mahébourg, alors qu’aujourd’hui, à une époque moderne, en plein règne de l’ordinateur, on empile et on entasse, on taille et on rase ?

L’intérêt du passé c’est d’en tirer les bonnes leçons. Et de ne pas commettre les mêmes erreurs, sauf que l’on fait aujourd’hui ce que l’on disait hier ne plus vouloir faire demain. Demain arrive vite et c’est déjà hier. Les belles paroles sont oubliées et les conneries remplacent les voeux pieux qui ne se font pas de vieux os.

Ne laissons pas la nature s’étioler. Est-ce compatible avec le tourisme moderne? A l’heure des déplacements supersoniques, les théoriciens du voyage hurleraient à

l’hérésie mais pourquoi ne pourrait-on pas revenir à l’esprit des voyageurs d’antan ? Dépoussiéré certes de ses oeillières de missionnaire ou des travers colonialistes. Ce serait là un véritable défi mais auquel un petit pays comme Maurice, peut répondre, justement parce que de petite taille et offrant moins de prises à la résistance. En théorie…

Mais en pratique il faut donc réinventer les voyages, en récupérant ce qu’il y a de meilleur dans les bonnes recettes du passé, celles de grands voyageurs comme Mark Twain ou Claude Lévy-Strauss, pionnier de l’ethno-voyage et, pourquoi pas, comme l’ancêtre Bernardin de Saint-Pierre, premier dénonciateur de l ‘esclavage, à l’époque de son Voyage à l’Isle de France. Les recettes de bonne maman remises au goût du Spoon des Iles…

En passant, puisque l’on parle du voyageur, il serait temps de bannir cet affreux concept de tourisme "  haut de gamme " par opposition au tourisme "  bas de gamme " utilisé pour ceux qui veulent toucher du pied le rêve tropical et qui le paient rubis sur ongle mais qui n’honorent pas les barons de l’hôtellerie de leur présence. Une définition si insultante qu’elle a finit par pervertir la notion d’échanges entre les peuples, une notion qui devrait normalement être au coeur même du tourisme.

L’exploitation des voyages est devenu une forme de commerce, c’est entendu. Mais il serait bon que ce commerce se fasse sur une base plus humaine. Il faudrait revoir un certain nombre de règles établies, principalement celles qui régissent le travail humain.

La participation du Mauricien dans un secteur touristique remodelé implique également la fin d’un monopole : celui des grands conglomérats touristico-hôteliers. C’est un défi. Les politiques, l’Etat, doivent le relever et imposer la présence du plus grand nombre.

Nous faisons le postulat qu’il faut créer, disons, 20 000 nouveaux emplois à Maurice et que l’on veut y arriver essentiellement à travers le secteur touristique. Pourquoi diable le faire à travers la création de mégas établissements surgis du sable, à la place des filaos ?

Pourquoi ne pas commencer d’abord par augmenter sensiblement le nombre d’employés de chaque hôtel existant ? D’après la moyenne nationale, un hôtel de 100 chambres emploie un peu plus de 200 personnes. Pourquoi ne pas faire ce rapport passer de 2 à 3, ou 4 ?

Pourquoi ne pas inciter les établissements à s’agrandir dans leurs parcs existants, si vastes en lieu et place de parcours de golf, dévoreurs d’espace et pollueurs patentés. ? Pourquoi ne pas dynamiser les nouveaux emplois de la restauration, des services touristiques (excursions, management de sites, etc), les emplois indirects tels que l’entretien, la blanchisserie, les services annexes, le petit commerce...

Pourquoi, enfin, ne pas inciter ceux qui louent des bungalows à se constituer en PME et créer ainsi beaucoup de petits emplois ? Au lieu de créer dix hôtels de 250 chambres, introduisons 250 petits établissements de 10 chambres ou 500 de 5 chambres. Aux endroits où il y a déjà du bâti (villages, campements, stations balnéaires) et où de petites structures s’adapteraient harmonieusement. Au risque de voir s’écrouler le sacro-saint foreign direct investment, l’investissement étranger et même local.

Une telle mesure, probablement considérée par les papes du développement comme un suicide économique, pourrait décupler l’emploi indirect, faire les mauriciens participer, non pas comme spectateurs, mais comme acteurs de ce qu’on accepterait alors d’appeler le développement. Comme des entrepreneurs et non uniquement comme serveurs et femmes de chambres. Un grand nombre de pères de famille ayant plus de vingt ans de carrière dans l’hôtellerie, et qui ont connu les "années de braise" ne veulent plus aujourd’hui que leurs enfants soient serveurs ou valets. Est-ce un hasard ?

L’autre défi reste celui de convaincre les populations locales de l’importance d’une préservation de la nature au lieu d’une exploitation sauvage et marchande. Et de lui insuffler le culte de la résistance au lieu de l’obsession de la compensation et du cado bolom noel, comme c’est souvent le cas lors de mobilisations citoyennes. Celles-ci se transforment rapidement en exercices de style qui ont pour but d’obtenir le plus de pognon possible.

Le citoyen responsable, lui, c’est-à-dire celui qui, conscient des enjeux, est prêt à résister, doit donc saisir la balle au rebond. Il doit faire pression sur les gouvernements, sur ceux auquels il a donné un rôle. Les patrons eux sont plus difficilement accessibles, isolés qu’ils sont dans leurs tours d’ivoire.

Il faut donc résister, s’opposer aux abus par l’intermédiaire des élus et de tous ceux qui, aujourd’hui encore, détiennent un certain pouvoir, un levier capable d’ébranler ces tours d’ivoire. S’opposer c’est agir et aujourd’hui, le monde a plus que jamais besoin d’opposition, comme le soulignait encore Arundhati Roy dans une interview accordée au journal français Le Nouvel Observateur en novembre 2001.

" Quelque soit l’idéologie qui se cache derrière le pouvoir, communisme, capitalisme, socialisme, fondamentalisme, la corruption finit par l’emporter ", insiste Arundhati Roy, " c’est pourquoi les sociétés civiles demandent des comptes aux gouvernements et leur disent : ne faites pas n’importe quoi en notre nom. C’est un art de l’opposition ". Et cet art est à la portée de tout un chacun, il suffit d’y croire. Au citoyen donc de jouer.

En attendant, avant que la messe ne soit dite et que l’avenir de nos espaces littoraux ne soit définitivement sacrifié à l’autel du développement, pour que Maurice ne ressemble ni à Dubayy, ni à Singapour, encore moins à Paris ou à Bombay et que ce sacré développement rentre définitivement dans les rangs, reste sous contrôle humain, le citoyen doit retrouver sa dimension humaine. Ses instincts. Son âme de poète. Bref, il doit redevenir un homme, se réconcilier avec lui-même et retourner, enfin, aux sources mêmes de la nature nourricière. Ce n’est pas une utopie, seulement un choix de société pour nous et pour nos enfants. C’est une urgence, une question de survie.

Et l’enjeu est encore plus pressant. Avec la transformation annoncée du sud sauvage, à Bel-Ombre, à Chamarel, le développement hôtelier et son corollaire, l’immobilier de luxe, destiné aux étrangers fortunés, sont en train de prendre grandèr la-cour et de s’étendre de façon toujours aussi tentaculaire…

Port-Louis, Août 2002