Quelle lumière au bout du tunnel de l'autoroute de Ferney?


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Une autoroute, une fôret, des espèces endémiques et voila que recommençe l'éternel débat entre conservation de la nature et développement. Toutefois, certains éléments négligés de part et d'autres, méritent d'être soulignés. Essayons de les mettre en perspective. Ainsi, personne ne semble prêt à discuter de la nécessité d'une autoroute au Sud-Est. Nulle mention non plus du poids financier que représente un investissement de Rs 700 millions et du rôle des bailleurs de fonds. Nulle mention également des risques associés à l'utilisation d'un tunnel long de 600 mètres sous la montagne du Grand Port. Autant d'aspects donc qui méritent un peu d'éclairage.

La RDA (Road Development Authority) estime que 2000 véhicules emprunteraient cette voie au quotidien. En assumant que le gros du trafic voyagerait durant une journée type de 12 heures, cela ferait 165 véhicules par heure. Soit entre 2 ou 3 véhicules par minute sur des doubles voies montantes et descendantes! Une densité de trafic qui ne pourrait, en elle-même, justifier une autoroute. Même un doublement du trafic, c'est à dire, une densité de 4 à 6 véhicules par minute sur les deux voies, ne nécessiterait pas une autoroute! Qui plus est, la RDA nous apprend que l'autoroute épargnerait aux usagers d'emprunter l'ennuyeuse route de 44 kilomètres séparant Plaine Magnien de Belle Mare, et leur réduirait le trajet de 13 kilometres. Un magnifique gain de temps de 15 minutes au grand maximum!

Une faible densité de trafic, un gain de temps ridicule qui devraient, il est évident, pousser les autorités à rejeter de facto ce projet d'autoroute. Et combien même il serait vital d'améliorer le réseau routier du Sud-Est, le Gouvernement ne devrait-il pas plutôt considérer une route avec une seule voie montante et une seule voie descendante, et privilégier ainsi l'utilisation du réseau existant? Il semble que NatureWatch a proposé quelque chose de ce genre, proposition d'ailleurs rejetée par le Gouvernement.

On nous apprend aussi que cette autoroute, longue de 38 kilometres, et qui raccourcirait le trajet de 15 minutes pour les 2 ou 3 véhicules l'empruntant à la minute, nécessitera un investissement de l'ordre de Rs 700 millions. Somme gigantesque qui devra évidemment être remboursée avec intérêts. Faisons un calcul pour cerner si une telle autoroute est, d'un point de vue strictement financier, rentable pour le pays. En assumant, que les Rs 700 millions devront être remboursées sur 20 ans, et avec des intérêts de 10% par an, il nous faudrait, sur 20 ans, rembourser Rs 1 milliard 400 millions (représentants le capital et les intérêts), soit des remboursements annuels de Rs 70 millions pendant 20 ans. Bien entendu, tout ceci n'est qu'approximation car les vrais chiffres ne sont pas connus, mais ces estimations semblent réalistes.

Pour qu'elle soit financièrement viable, l'autoroute devrait engendrer, directement ou indirectement, suffisament d'activités économiques qui augmenteraient suffisament le Produit Intérieure Brut de Maurice afin que les recettes de L'Etat croissent de manière à rembourser les bailleurs de fonds. A Maurice 12% du PIB est percu par L'Etat à travers diverses taxes. Ainsi, pour que l'Etat recoive Rs 70 millions par an pour payer l'autoroute il faudrait que le PIB augmente de Rs 500 à Rs 600 millions.

Est-il raisonnable de croire qu'une autoroute de 38 kilometres qui diminuerait le temps de trajet par 15 minutes pour les 2 ou 3 véhicules l'empruntant par minute générerait une augmentation du PIB de Maurice de Rs 500 millions? On peut en douter. Il est ainsi fort possible que cette autoroute devienne en fait un éléphant blanc, un projet qui grèverait les finances de L'Etat. N'oublions surtout pas le rôle des bailleurs de fonds qui souvent poussent les pays pauvres et moins pauvres à emprunter car les banques ont pour mission éternelle de faire fructifier le capital grâce à l'intérêt. Pour ce faire les banques poussent aux projets de développement de toutes sortes qui souvent ne sont pas trop essentiels aux réels besoins des pays concernés. Ceux-çi basculant dans une situation ou la dette devient impossible à rembourser, necessitant encore d'autres créances. Un circle vicieux est ainsi crée enchainant les pays les moins fortunés à la dictature de puissantes institutions financières planètaires. C'est l'emprise financière de la rente sur le monde réel. Cette emprise est quasi totale quand pour justifier l'autoroute, on évoque des engagements contractuels pris par L'Etat Mauricien vis à vis des banques internationales qui sont apparemment impossibles à remettre en question. Donc, irrespectif de toutes autres considérations, le pays se trouve dans l'obligation de construire cette autoroute. Où est la Souverainté de L'Etat dans cette affaire?

Le projet tel que nous le connaissons fait état d'un tunnel long de 600 mètres sous la montagne du Grand Port, ce qui serait le premier tunnel construit à Maurice. Oublions les difficultés techniques associées à la construction d'un telle ouvrage. Concentrons-nous sur la phase opérationelle. Un tunnel représente certains dangers, tel un incendie suite à un accident de la route. Si un accident grave ce produit à l'intérieur même du tunnel, un risque d'incendie est fort possible. Et, tout incendie dans un tunnel est extrêmement grave car les températures dégagées peuvent rapidement atteindre des niveaux élevés, les fumées toxiques dans un espace clos peuvent asphyxier les usagers coincés dans le tunnel et rendent tout secours terriblement hasardeux pour les pompiers même s'ils sont dotés d'equipements spéciaux et ont subi une formation spéciale. Nos soldats du feu ont-ils les ressources et l'expertise pour affronter pareil sinistre? A quel prix cet investissement? L'existence d'un tunnel, n'est-il pas un danger potentiel pour les usagers de la route auxquels on veut faire gagner 15 minutes à tout prix? Autant de questions qui meritent des réponses exhaustives de la part des autorités, au nom de la sécurité civile.

De plus, un autre facteur pourrait rendre cette autoroute coûteuse et inutile. Qui peut être résumé en deux mots: crise énergetique. Il devient de plus en plus claire et évident que le Monde va au-devant d'une grave crise énergetique. La demande en énergies fossiles ne peut que croître au fur et à mesure que des pays comme la Chine et l'Inde s'industrialisent et que la consommation des pays riches ne fait d'augmenter. D'autre part, la production de pétrole et gaz ne pourra augmenter de manière indéfinie. Le plafond sera atteint un jour ou l'autre, et de plus en plus de géologues pensent que ce plafond pour la production de pétrole risque d'être atteint avant 2010, alors que le plafond pour la production gazière mondiale sera peut-être atteint en 2020 ou 2030 au plus tard. Bien sûr une fois le plafond atteint, un déclin est inévitable. Dans un contexte de chereté et de rareté d'énergies fossiles, une autoroute n'est plus une priorité, ni même un luxe, mais bien et bel un gaspillage.

En fin de compte, à quoi bon parler de conservation de la nature, signer des accords internationaux sur la diveristé biologique, de sauver des oiseaux de l'extinction si c'est pour raser fôrets et espaces verts au nom du développement économique sans fin? Doit-on en conclure qu'a Maurice, on veut bien proteger la nature, les petits oiseaux et les arbres tant qu'ils n'ont pas l'audace de ce mettre au travers du développement économique, la seule et vrai religion de l'homme moderne? Doit-on aussi en conclure qu'a Maurice une vision macro-économique à long terme qui aurait pris en compte les arguments écologiques est impossible?

 

Karim Jaufeerally

Institute for Environmental and Legal Studies

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